''Bolan'' by Adrideo (octobre 2008)
Deuxième partie
Mû sentit un mal de tête épouvantable dès son réveil. C’était sûrement ça qui l’avait réveillé d’ailleurs… il grimaça en sentant que le sol sous son dos était dur et irrégulier, et que la plupart de ses membres le faisait souffrir. L’Atlante lâcha un gémissement las et leva une main lourde pour la porter à sa tête et évaluer les dégâts. Un bandage plutôt grossier entourait son crâne et la douleur venait principalement du fait qu’il était beaucoup trop serré. Qui était l’imbécile heureux qui l’avait soigné comme ça ?? L’Atlante se releva difficilement, sans s’aider du bras gauche qui était aussi douloureux, mais il regretta aussitôt son idée en sentant son ventre prêt à se déchirer. Il lâcha un nouveau grognement de douleur mais refusa de se recoucher. Il n’aimait pas ne pas savoir où il était et il voulait y voir plus clair.
Mû ouvrit difficilement les yeux et marqua un temps d’arrêt en voyant droit devant lui une rangée luisante de crocs, surmontés d’yeux de félin dorés fixés sur lui.
Le Bélier sursauta et leva instinctivement son bras valide pour repousser l’animal. Geste imprudent qui lui valut d’être cloué sur le sol de la grotte par des puissantes pattes appuyées sur ses épaules. Il sentait un grondement intense, tellement bas qu’il vibrait en lui. Tentant d’ignorer la douleur qui s’était réveillée sous le brusque plaquage, il rouvrit les yeux pour dévisager le prédateur au-dessus de lui.
Il n’avait rien d’un félin connu… il était plutôt le mélange de toutes les races que Mû connaissait. Quelque chose se dégageait de lui, comme s’il était bien plus intelligent que n’importe quel homme sur cette Terre… Mû le ressentait tout autant qu’il sentait son poids appuyé sur ses épaules.
L’Atlante s’efforça de ne pas bouger davantage. Sa tête douloureuse avait rapidement analysé la situation : ce tigre… enfin, ce lion… non, cette panthère… bon ce félin ne l’avait pas attaqué lorsqu’il était endormi. Ce n’est qu’à son mouvement menaçant qu’il lui avait sauté dessus. Il devait avoir peur. Donc Mû resta immobile et calma sa respiration, malgré la douleur que les pattes provoquaient en s’appuyant sur lui –cet animal était lourd ! -. Peu à peu, le félin se détendit et recula progressivement, relâchant sa prise mais gardant ses yeux vrillés dans ceux de l’Atlante.
Le Bélier cilla, il lui était dur de supporter ce regard qu’il sentait beaucoup plus intelligent que la norme. Il resta allongé, n’étant pas particulièrement tenté de servir de repas au félin. D’après ses bandages grossiers, un homme avait du le soigner sommairement… Homme qui, il l’espérait, serait bientôt de retour dans la grotte pour calmer son animal.
« Tes pensées m’exaspèrent… »
Mû sursauta tandis qu’une voix grave résonnait entre les parois. Il jeta un regard vers l’extérieur de la grotte où se déchaînait une tempête et fut surpris de n’y voir personne. Saisi d’un doute, il dirigea son regard vers le félin qui, tranquillement assis, ne l’avait pas quitté des yeux et semblait analyser sa réaction.
« Non, il ne peut pas observer mes mouvements… » se rectifia Mû, incrédule.
Et un grondement grave lui répondit tandis que les yeux d’or se plissaient.
« Si tu es comme tous ces hommes avides de possession et orgueilleux de ce qui ne leur appartient pas, je te ferai rôtir à la broche. »
Mû ne se demanda même pas d’où venait les paroles, il n’y avait aucun doute possible. Il eut un faible sourire, trop décontenancé par la situation pour en être surpris.
- Je ne suis pas digeste… murmura-t-il.
« Tu es insolent. Je n’ai pas de maître, et surtout pas humain. »
- J’ai été soigné par un homme, souffla l’Atlante en sentant ses forces décliner. Et ça peut vous sembler étrange, mais je n’ai pas l’habitude de converser avec quelqu’un qui a l’apparence d’un animal.
Le grondement cessa. Mû ferma les yeux, épuisé mentalement. Il ne savait pas où il était, il ne savait pas ce qu’était devenue Athéna, ni ses compagnons, ou même Kiki, il ne savait pas avec qui il parlait, il avait faim et soif, froid aussi et mal partout… si ce fauve voulait le cuire, eh bien qu’il le fasse. Il en avait assez de se battre continuellement contre des forces surpuissantes sans jamais avoir de réconfort en retour.
Mû sursauta en sentant une langue râpeuse lécher sa joue. Il n’avait pas entendu le félin se déplacer… le geste n’était absolument pas affectueux comme cela aurait pu être le cas avec un chat. Le fauve le faisait parce que c’était utile et qu’il évaluait quelque chose…
« Tu comprends vite, pour un humain… ta température remonte. Arrête de t’énerver. Et puis tu as rouvert une plaie sur ton ventre… »
Mû ferma les yeux sous le reproche, un peu amusé d’une certaine manière. Il semblerait que son compagnon se préoccupe un peu de lui quand même… Il rouvrit les yeux par curiosité en entendant un bruissement de tissu et resta abasourdi pour la deuxième fois en voyant qu’un homme immense, au moins de la taille d’Aldébaran, était à présent en train de s’habiller de peaux. Le fauve avait disparu.
Le Bélier s’apprêta à se lever pour faire face à un éventuel danger, mais l’homme se retourna et Mû rencontra des yeux dorés qu’il avait déjà vus quelque part. Il se laissa retomber en soupirant, ne voulant même plus chercher à comprendre. Les cheveux de l’homme ressemblaient à une longue crinière blanche, semblable à celle du fauve disparu. La peau était basanée et les muscles puissants. Le regard vague de Mû s’attarda brièvement sur les mains aux ongles longs et coupants. Visiblement, l’homme ne s’occupait pas de son apparence.
- J’ai eu du mal à faire ce bandage… gronda une voix rocailleuse.
Mû ne répondit pas et laissa l’inconnu approcher. Lorsqu’il commença à soulever sa tunique collée par le sang, l’Atlante stoppa les mains et rouvrit les yeux, prenant le bandage.
- Ne vous embêtez pas, je vais le faire, murmura Mû en enlevant l’ancien bandage maladroit.
- Tu ne me fais pas confiance ? demanda l’homme en fixant ses yeux dorés sur le chevalier.
Un bref instant, Mû tenta de lire une quelconque expression de reproche ou de tristesse, mais peine perdue : le regard indéchiffrable se contentait de reposer sur lui, comme un scientifique analyserait une expérience.
- Non, mais je ne veux pas vous encombrer plus que je ne le fais déjà.
- Je n’ai jamais dit que tu m’encombrais.
- Eh bien, vous m’en donnez l’impression, répondit distraitement Mû en serrant les bandes autour de son ventre.
L’homme ne dit plus rien, et Mû en profita pour desserrer le tissu autour de sa tête. Un long moment silencieux passa pendant lequel l’Atlante tentait de reprendre des forces, et l’homme attisait le feu. Mû observa sans trop y faire attention qu’il pouvait lire une première expression humaine sur le visage dur de l’homme : celui-ci semblait songeur. Mais ça s’arrêtait là. Dehors, le vent soufflait toujours avec une violence continue, et Mû se demanda si son hôte le provoquait volontairement pour qu’on le laisse tranquille… car de toute évidence, il n’aimait pas la compagnie. Et c’était bien pour ça que, dès qu’il sentirait que ses jambes pourraient le porter, il s’en irait.
- Tu as faim ? demanda l’homme d’une voix profonde, sans relever le regard vers lui.
- Oui… admit Mû.
Il vit du coin de l’œil la silhouette massive s’éloigner vers l’entrée puis disparaître dans la neige. Il allait chasser pour lui ? Peut-être pour s’en débarrasser plus vite… quoiqu’il en soit, il devait rentrer. Il voulait avoir des nouvelles de ceux qui étaient sa seule famille. Mû roula sur le côté pour se rapprocher du feu chaleureux. Il plongea alors dans un sommeil troublé, s’éveillant brusquement à la suite d’un rêve étrange, puis restant des minutes entières suspendu entre le rêve et la réalité…
Un bruit sourd à quelques pas de lui le fit sursauter et le sortit définitivement de sa torpeur. L’homme était de retour et il avait lâché par terre près du feu plusieurs kilos de viande. Sans jeter un regard à l’Atlante, il embrocha tranquillement une pièce sur un bâton et le tendit au-dessus du feu, ne semblant nullement s’épuiser du poids qu’il suspendait à bout de bras. Mû le regarda faire, se demandant comme il pourrait lui rendre la pareille pour tout ce qu’il avait fait pour lui. Tout deux restèrent longtemps silencieux à observer la viande qui cuisait lentement, emplissant la grotte d’un agréable fumet.
Finalement, Mû reprit la parole.
- Pourquoi m’avoir sauvé ?
L’hôte dirigea brièvement son regard d’or sur l’Atlante, comme s’il évaluait sa capacité à comprendre une conversation. Finalement, il baissa son regard sur la viande.
- Pour ton odeur, lâcha-t-il impassiblement.
Mû se tut, sa courte tentative pour ouvrir une conversation avortée. Au moins l’homme était clair avec ses réponses obscures : il ne souhaitait pas entretenir un dialogue. Mais à la grande surprise du Bélier, la voix de l’hôte résonna de nouveau entre les parois.
- Tu ne te demandes pas comment tu es revenu sur Terre ?
Mû s’appuya contre la roche, un regard un peu curieux fixé sur l’homme. Ainsi, c’était lui qui choisissait la conversation, et il ne répondrait pas aux questions qu’il n’aimait pas. Pourquoi pas… Mû répondit avec une certaine lassitude dans la voix :
- J’ai un peu de mal à réfléchir correctement.
L’inconnu eut un rictus crispé qui à l’origine devait être un sourire, et il tourna la viande.
- Tu as fait une sacré chute.
- Vous êtes venu me chercher, c’est ça ?
- Pas moi, mes fidèles. Ils sont venus vous chercher, toi et tes compagnons. Mais comme tu étais trop blessé, ils ont préféré me laisser faire.
- Mes compagnons ? Alors ils sont revenus ? demanda Mû, se sentant plus éveillé que jamais.
- Revenus, oui. Vivants, ça dépendra de la qualité des soins de mon peuple.
Mû se laissa retomber contre la pierre, tout de même grandement soulagé. Il y avait donc un espoir pour que ses amis soient en vie… cette pensée lui redonna des forces et le rendit plus déterminé que jamais à laisser son hôte tranquille. L’air taciturne de l’homme lui faisait un drôle d’effet… ça le déprimait et le poussait à ressasser de mauvaises pensées, mais en même temps, le silence l’apaisait…
L’Atlante sortit de ses pensées en sentant un regard lourd posé sur lui. Il tourna la tête pour voir qu’effectivement, l’homme le dévisageait sans gêne, très naturellement. Avant même que Mû n’ait pu poser une question, l’inconnu prit la parole.
- Tu ne me demandes pas qui je suis ?
- Vous répondriez ?
- Non, admit l’homme en souriant.
Mû sourit aussi, amusé par l’espèce de grimace qui tordait le visage de son hôte. Ca devait faire bien longtemps qu’il n’avait pas souri…
- Les hommes me tiennent rarement compagnie, expliqua l’inconnu.
- Arrêtez de lire dans mes pensées ou je vous le fais aussi, répliqua Mû, un peu agacé.
- Je doute que tu puisses y arriver, tout Atlante que tu sois, remarqua impassiblement l’homme. Je suis un Dieu, après tout.
Mû tourna vers lui un regard intrigué et l’homme reprit aussitôt :
- Pas un de vos Dieux grecs… Dans cette religion, je suis le seul Dieu. Un Dieu oublié du monde, dont seules quelques tribus de cette montagne se souviennent. Ce qui me convient parfaitement, je ne tiens pas à ce que vos Dieux sanguinaires viennent chercher la guerre pour des terres trop étendues ou des hommes trop puissants, murmura-t-il en plissant ses yeux d’or, remuant les braises avec un bout de bois.
Mû ne répondit rien face à l’accusation, et l’homme s’étonna encore.
- Tu ne cherches pas à défendre ta Déesse ? Athéna, je crois…
- A quoi bon ? Vous jugez sans savoir, et comme tous ceux qui le font, je n’arriverais pas à vous faire comprendre mon point de vue.
Le Dieu resta interdit et retourna la viande.
- Je n’ai pas l’habitude qu’on me parle comme ça. Tu es vraiment insolent.
- Vous avez l’habitude que vos hommes s’inclinent devant vous et vous manifestent le plus grand respect, comme des êtres inférieurs qu’ils sont ? Alors vous êtes aussi cruels que ces Dieux que vous méprisez, conclut Mû, les yeux fixés sur le plafond, perdu dans ses songes. Athéna est toujours avec nous, elle s’inquiète, elle nous parle, nous protège et ne nous juge pas de haut… c’est plus une mère qu’une Déesse à qui nous devons obéir. Nous ne la protégeons pas par devoir, mais par amour. Et cela fait toute la différence, c’est pour cela que nous sommes prêts à offrir nos vies pour elle. Et moi je crois que si vous terrorisez vos hommes en prenant l’apparence d’une bête intimidante et en les évitant, c’est parce que vous avez peur d’eux. Peut-être parce qu’ils vous ont blessé par le passé…
Mû sortit de ses pensées en se rendant compte qu’il avait peut-être été un peu loin dans ce qu’il avait dit au Dieu. Son ton n’avait pas été agressif, il venait plus de parler pour lui-même qu’autre chose… De toute façon, peu importait la réaction de l’homme. Il était fatigué et las, n’avait plus envie de faire semblant. Ca lui avait fait du bien de lâcher ce qu’il pensait sans se retenir. Mais à sa grande surprise, le Dieu eut un court rire rocailleux à côté de lui.
- Ta voix parle pour ton cœur, et ton cœur est juste, répondit-il de sa voix d’outre-tombe. Mais je maintiens ce que je dis, des Dieux qui forcent les êtres inférieurs à se battre à leur place sont cruels, et lâches.
Mû ne répondit pas. Contrairement à ce qu’il pensait, ce Dieu solitaire et amer l’avait écouté, même si cela n’avait pas changé son opinion. Peut-être n’était-il pas aussi buté que ce qu’il avait cru…
Ce soir-là, les heures passèrent généralement dans le silence, parfois entrecoupé de paroles échangées. Mais le silence n’était pas tendu, plutôt paisible. L’estomac bientôt rempli de viande chaude, Mû sentit le brouillard du sommeil l’engourdir et il se laissa doucement aller sur le sol. Il savait mieux que quiconque que dormir était le meilleur moyen de récupérer des forces. Le décor de la grotte et le visage impassible de son sauveur vacillèrent puis s’estompèrent doucement derrière un voile noir.
Le lendemain, Mû se réveilla dans une chaleur douce et sans mal de crâne. Pendant un instant, il en oublia où il était. Puis, lorsqu’en ouvrant les yeux il reconnut le plafond rocailleux et sentit une odeur de cendre à côté de lui, il se souvint qu’il était abrité par un dieu dans une montagne inconnue. Et qu’il était grand temps de retrouver sa maison et ses amis. Mû se redressa et eut un petit sourire en constatant que le fauve avait été jusqu’à déposer des peaux de bête épaisses sur lui, et une lui servait même d’oreiller. Il jeta un coup d’œil dehors et vit que la tempête s’était calmée, ce qui l’arrangeait… il se sentait trop fatigué pour lutter contre le vent et la neige. L’Atlante chercha le Dieu du regard mais la grotte était vide.
Il se leva et prit la liberté d’enrouler une peau autour de lui. Il attendit encore un peu, mais l’homme ne revenait pas… Il s’apprêtait à l’appeler lorsqu’il réalisa qu’il ne lui avait dit son nom… et il se voyait mal l’appeler dieu ou le fauve. Mû se dirigea vers la sortie de la grotte, le cœur un peu lourd de partir sans avoir pu remercier son hôte. Mais il devait profiter de l’accalmie de la tempête…
« Je ne lui manquerai pas… » songea Mû en resserrant son manteau improvisé autour de lui.
Le Bélier jeta un dernier regard dans son abri de fortune, puis il avança dans la neige. S’il avait eu l’esprit plus clair et moins fatigué, le Bélier aurait remarqué que quelques signes montraient avec évidence que l’accalmie de la tempête n’était que provisoire. Mais dans son esprit las, seules les pensées les plus importantes étaient retenues, tandis que les informations et observations étaient relayées dans un coin de sa tête. La seule chose à laquelle pensait Mû en ce moment, c’était qu’il devait rentrer chez lui.
Certaines de ses blessures le lançaient encore, mais il avait connu pire. Mû laissa ses pas le guider dans la pente, sans chercher à prendre de direction. Tout ce qu’il voulait, c’était arriver en bas, ensuite il trouverait un village en longeant le flanc. Au bout de deux heures, l’Atlante grimaçait en sentant le froid mordant qui remontait le long de ses jambes. Il ne sentait déjà plus ses pieds. Il chercha du regard une branche, tout en continuant à marcher, pour pouvoir sonder le sol. Ses pieds insensibles ne lui permettaient plus d’évaluer le sol et il risquait de tomber dans une faille. La plupart de ses blessures s’étaient ouvertes, et une fatigue qu’il connaissait bien commençait à l’envahir.
« J’ai peut-être un peu surestimé mes forces… » songea Mû, les yeux plissés pour voir à travers les flocons voltigeants.
Pour couronner le tout, la tempête avait repris et était presque aussi forte que tout à l’heure. Pendant un instant, sa sagesse reprit le dessus sur son cœur, et il songea à retourner à la grotte. Mais il voulait tellement rentrer… voir sa déesse, ses amis… il ne voulait pas rester dans ce froid.
Perdu dans ses pensées et trompé par ses pieds, Mû sentit un peu tard que le sol commençait à céder en vibrant. Ce n’est que le son inquiétant du craquement de la glace qui le ramena à la réalité, et Mû s’arrêta aussitôt, le corps tendu. Il avait oublié de chercher un bâton ! Les dents serrées, le Bélier tenta un pas en arrière et grimaça en entendant le sol craquer encore et en sentant son corps perdre de l’altitude.
Brusquement, la glace céda totalement dans un craquement sinistre et Mû ne sentit plus aucun appui. Lâchant un cri, il sauta en arrière mais la glace fut plus rapide que lui, et bientôt le Bélier se retrouva suspendu dans les airs par un bras, l’autre étant invalide. Il soupira de lassitude. Décidément, toutes les difficultés du monde s’acharnaient sur lui. L’atlante appuya sa joue contre la paroi en face de lui, épuisé. S’il devait tomber ici, eh bien tant pis. Il n’arrivait plus à se battre. Depuis son réveil, son esprit n’était que douleur et lassitude. Il avait besoin de la chaleur d’un ami comme Aldébaran, ou de l’amour d’Athéna… Ici, il se sentait seul et il avait froid. C’était peut-être pour ça qu’il était déprimé et sans volonté depuis son retour.
Mû sentit la fatigue lourde revenir et le familier voile noir revint devant ses yeux. Il n’allait quand même pas s’endormir ici ? Bientôt le Bélier sentit que malgré lui, la prise de ses doigts sur le bord faiblissait. Au moment de sombrer définitivement dans l’inconscience, Mû eut vaguement l’impression de chuter… mais bizarrement, pas très longtemps.
Pour la troisième fois, Mû rouvrit les yeux en sentant une chaleur protectrice sur lui et une impression d’engourdissement. Il soupira en devinant qu’il était revenu à la case départ et avait une fois de plus obligé son hôte.
- Ca ne me dérange pas.
Le Bélier ne répondit pas en entendant la voix rocailleuse près de lui, de l’autre côté du feu. Il se sentait faible et malade. Il avait presque oublié que le Dieu s’occupait de lui justement parce qu’il était le plus mal en point de tous.
- C’est pour ça que tu es parti ? Tu pensais que tu m’ennuyais ? poursuivit la voix grave du Dieu, le tirant de ses pensées.
- Je vous ennuie, répliqua le Bélier, les yeux fermés. Et je voulais rentrer chez moi, mes amis me manquent.
A son tour, le dieu ne répondit rien, laissant les craquements du bois occuper l’espace.
- Comment tu t’appelles ?
L’Atlante, surpris, se força à ouvrir un peu les yeux pour observer le Dieu avec incrédulité. Pourquoi voulait-il savoir son nom ? Ce n’était pas comme si ça l’intéressait… Mû se creusa la tête tant et si bien qu’il sentit la migraine revenir. Il abandonna la partie, se promettant de tenter de déchiffrer un Dieu lorsqu’il irait mieux.
- Mû.
- Ah. Mû… je ne côtoie pas souvent les humains, alors peu à peu… eh bien, disons que j’en oublie les relations humaines. Ce qui te semble important ne l’est pas pour moi, d’où des quiproquos idiots.
Mû ne répondit pas, la tête embrouillée par les explications confuses du Dieu. Il ne releva pas non plus le fait qu’il ne lui avait toujours pas dit comment il s’appelait.
- Mon nom humain est Bolan. J’avais oublié à quel point les présentations étaient importantes pour vous.
Encore une fois, Mû ne répondit pas et referma les yeux pour tenter d’apaiser son mal de crâne. Il lui semblait que le Dieu tentait de sympathiser avec lui… mais il ne comprenait pas pourquoi.
- Tu ne me déranges pas. M’occuper de toi remplit mon temps, je m’ennuie moins. Et puis, je te trouve intéressant. Ta race est étrange, j’aime ta manière de penser et tu as une drôle d’odeur.
Mû faillit rire en pensant qu’à peu près tout ce que le Dieu venait de dire pouvait être très mal interprété et offensant. Mais il comprenait un peu mieux ce qu’il voulait dire. Et puis, s’il était venu le chercher, c’est qu’il ne devait pas le détester tant que ça.
- Exactement.
L’Atlante se redressa et s’appuya contre le mur, fixant difficilement ses yeux dans ceux du Dieu.
- Arrêtez de lire dans mes pensées.
- Euh… très bien, si ça te dérange… répondit Bolan, un peu perplexe.
- Merci, souffla Mû en tournant le regard vers la tempête.
Un nouveau silence s’installa, pendant lequel Mû savait que Bolan était en train de l’examiner.
- Je n’ai pas besoin de lire dans tes pensées pour savoir qu’ils te manquent, déclara la voix sans émotions du Dieu, quelques minutes plus tard.
- C’est vrai, murmura Mû sans le regarder.
- Je t’aiderai à rentrer chez toi, atlante.
Mû tourna encore un regard surpris vers l’homme. Les flammes du feu se reflétaient dans ses yeux, lui donnant l’impression que le regard du Dieu était fait d’or liquide. Celui-ci observait la tempête qui se déchaînait dehors d’un air détaché, comme s’il ne ressentait aucune émotion. Une jambe repliée et l’autre étendue, il s’appuyait d’un bras en arrière et laissait l’autre reposer sur son genou replié. Ses cheveux épais et emmêlés tombaient en mèches blanches désordonnées sur la fourrure qui lui servait d’habits et qui ne parvenait pas à dissimuler les muscles puissants qui l’avaient porté jusqu’ici lorsqu’il était inconscient.
Mû sortit de son examen et revint sur sa surprise. Il voulait l’aider à rentrer chez lui ?
- Pourquoi feriez-vous ça ?
- Tu dépéris, en ces lieux. Mon but n’est pas de te faire mourir, expliqua le Dieu placidement.
L’Atlante eut un léger sourire en remarquant ce qui le gênait dans la manière de parler de son interlocuteur : Bolan prononçait chaque parole très scientifiquement, sans aucune émotion. Il se servait du langage humain comme d’un simple outil de communication totalement impartial. Mû plissa les yeux en voyant le Dieu ouvrir la bouche, réfléchir puis la refermer.
- Vous venez de lire dans mes pensées, soupira Mû.
- C’est un réflexe, j’ai même du mal à réaliser que je le fais, répondit Bolan avec ce qui ressemblait à un sourire d’excuse.
- Ca ira, murmura l’Atlante avec un demi-sourire. Dites-moi ce que vous vouliez me dire, maintenant que c’est fait.
- J’essayerai d’être plus humain à l’avenir, dans ma manière de parler, et de me comporter. Je ferai des efforts, promit le Dieu en fixant son regard sur le Bélier.
- Pourquoi feriez-vous tout cela pour moi ? demanda de nouveau Mû, un peu perdu. Vous comporter mieux, me ramener chez moi….
- Je te l’ai déjà dit, tu m’intéresses. Ca faisait des siècles que je n’avais plus eu d’occasion de m’occuper l’esprit.
- Je suis un divertissement, en somme, clarifia Mû avec un sourire amusé.
Le Dieu l’observa un instant, un peu perplexe.
- Je n’avais pas l’intention de t’insulter.
- Vous ne l’avez pas fait, c’était une plaisanterie, expliqua patiemment Mû en se laissant de nouveau aller contre la paroi, sentant sa migraine revenir. Mais ça veut aussi dire que vous n’avez pas lu dans mes pensées, on progresse.
Bolan fronça les sourcils et s’appuya totalement en arrière, se renversant sur ses coudes.
- C’est moi qui devrais avoir une migraine. Humain ou Atlante, vous autres mortels êtes décidément trop compliqués pour moi.
Mû eut un doux sourire et ne répondit rien, sentant le regard du Dieu fixé sur lui mais y étant habitué maintenant. Bolan l’observait souvent ouvertement sans en ressentir aucune gêne, comme un scientifique observerait une créature incompréhensible. Ou tout simplement, comme un Dieu observerait un mortel. Puis, de nouveau Mû vit sa vision s’obscurcir, et il reconnut l’épais voile noir qui annonçait son sommeil prochain. Toute cette conversation l’avait épuisé, ce n’était pas étonnant. Avant de plonger dans l’inconscience, Mû eut le temps d’entendre la voix rauque de Bolan une dernière fois.
- Il faudra que tu m’apprennes à plaisanter. Dors maintenant, nous partons demain.
***
Suite de ce oneshot prochainement ! ;)
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