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''Souviens-toi'' by Ludi Chapitre 13 Kanon rentra tard à la maison. À peine posa-t-il un pied sur le parquet qu’il sut que quelque chose de grave était arrivé. Il était tard, il n’osait même pas regarder l’heure sur sa montre. Mais quelque chose était arrivé, et il sentait qu’il n’allait pas apprécier. Déposant sa sacoche dans l’entrée, il retira ses chaussures de cuir puis son long manteau. Sayuri n’était même pas là pour le saluer, se dit-il soudain. Il fronça les sourcils et fit quelques pas dans la maison. Il monta à l’étage, et c’est là qu’il aperçut Kiki adossé contre le mur, dans le couloir plongé dans la pénombre. Il distingua Sayuri enfermée dans les bras de l’enfant qui semblait écouter ce qu’il se passait de l’autre côté de la porte. La chambre de Saga. Kiki leva les yeux vers Kanon qui alluma la lumière du couloir. Il s’accroupit près de l’enfant qui lui caressa les cheveux. Ses yeux étaient rouges, il avait pleuré. « Qu’est-ce qui t’arrive ? - Mû est revenu. » Ce fut comme un coup de poing qu’il aurait reçu dans le ventre. Il écouta la voix de son jumeau, grave et calme, ainsi que celle de Mû, douce et sereine. Il sentait rien que dans les intonations de sa voix qu’il n’était plus le même. Dans sa façon de s’adresser à Saga. Il ne ressentait aucune animosité, mais disons plutôt de la curiosité et une certaine familiarité, que l’être amnésique qui l’avait remplacé un temps ne possédait pas. Lentement, Kanon aida Kiki à se lever. Il éteignit le couloir et installa l’enfant dans le canapé du salon, puis lui demanda ce qu’il s’était passé. Kiki lui fit son récit, les yeux embués. De bonheur, car Mû se souvenait de tout, mais aussi de tristesse. Il se souvenait clairement du visage crispé de Saga, ses yeux embués et son sourire forcé. Il pouvait presque ressentir sa douleur. Mû était parti. Il était revenu. Quand Kiki eut fini de faire son récit, il fut raccompagné dans sa chambre par Kanon qui le coucha dans son lit. Puis, il revint dans le couloir, Sayuri sur ses traces, et remarqua qu’il n’y avait plus de bruit dans la chambre de Saga. En silence, le grec descendit les escaliers puis entra, après avoir frappé, dans la chambre de son frère. Il le trouva assis sur le lit, la tête dans les mains. Son corps tremblait légèrement. Kanon s’assit à côté de son jumeau et le prit dans ses bras. Même s’il ne sanglotait pas, Saga ne pouvait retenir ses larmes. Il les avait gardées pour lui un temps interminable, des minutes qui se prolongeaient à l’infini. Des mots sortaient de sa bouche, des explications s’élevaient dans la pièce, alors qu’il affrontait le regard doux, interrogatif et fatigué du jeune homme qu’il avait quitté il y avait environ deux ans. Un jeune homme qu’il avait blessé, et qui était aujourd’hui perdu, dans un lit et une maison inconnus. Kanon se coucha très tard ce soir-là. Il consola son frère du mieux qu’il put, mais il savait que son jumeau tenait énormément à Mû, qu’il l’aimait sincèrement, et tout avait volé en éclat. Ce n’était pas la faute de Kiki, Mû aurait fini par se réveiller, d’une façon ou d’une autre. Il n’avait fait qu’avancer les choses. Il laissa son frère dans son lit froid, seul, mais dont les larmes s’étaient asséchées. Du moins, le croyait-il. *** Le sommeil le quittait, mais il n’ouvrit pas les yeux, préférant errer dans les dernières brumes du sommeil avant d’affronter la lumière crue et froide du soleil. Il avait l’impression que ça faisait longtemps qu’il n’avait pas vu les chauds rayons de l’astre de lumière, et pourtant, cela faisait deux mois qu’il était sorti de cette cave sombre où il était enfermé avec un certain nombre de personnes. Mû ouvrit les yeux, s’attendant à voir les murs gris et râpeux de sa cellule. À la place, ses yeux se posèrent sur le bureau où était entreposés divers objets. Le papier peint bleu était doux à la vue, de longs rideaux sombres filtraient les rayons du soleil, laissant la chambre dans une relative obscurité. Il se demanda pendant un instant où il se retrouvait, puis, posant les yeux sur la couette qui le recouvrait, il se souvint de la nuit précédente. Saga. Kiki. Leur voix si familière et si étrange à la fois. La surprise. L’inquiétude. L’incompréhension. Puis, c’était le trou noir. Il devait s’être endormi. Une vague de soulagement le parcourut de part en part. Il ferma les yeux, savoura la chaleur de la couette, de la chambre, et rejeta toute pensée morbide de sa précédente incarcération. De cette pièce sombre où il vivait, mangeait, dormait, comme un esclave, un être inférieur. Pas qu’il se crût supérieur aux autres, loin de là. Il se savait juste humain. Mû poussa un soupir. Il tenta de se remémorer les paroles de Saga. Saga… ses cheveux un peu plus courts mais ondulant dans son dos, ses grands yeux bleus, son visage légèrement bronzé… ses mains larges, son torse puissant… Il était tel qu’à son souvenir. Solide et rassurant, même si l’inquiétude avait quelque peu déformé ses traits. Le jeune homme se souvenait de sa voix grave qui lui expliquait la situation. Ils se trouvaient chez lui, dans la maison où il vivait avec Kanon et Kiki. Ils étaient en France, ayant quitté la Grèce il y avait de cela un an. Ils avaient retrouvé Mû à l’hôpital et connaissaient son histoire dans les grandes lignes. Mû était amnésique, depuis le moment où il était réveillé, jusqu’à la veille. Ces mots lui avaient glacé le sang. Amnésique. Il n’en revenait toujours pas. Quand il y pensait, que serait-il devenu si Saga et Kanon ne l’avaient pas découvert dans cet hôpital ? Que lui serait-il arrivé s’il était resté seul, sans aucun souvenir ni même le désir de vivre ? Car Mû l’avait perdu depuis longtemps. Il avait même envisagé de se suicider. Il préféra ne même pas y penser. Quelques mots résonnèrent juste dans son esprit. Quelques mots que Saga avait prononcé la veille, avant qu’il ne s’endorme : tu es en sécurité. *** Saga était dans la cuisine. Kiki venait de s’en aller pour l’école, son sac énorme sur le dos et recouvert d’un manteau, d’une écharpe et de gants. Il faisait un froid à ne pas mettre le nez dehors. Comme disait Kanon, ça devrait être interdit de travailler quand il fait un froid pareil. Enfin, il avait pris un jour de repos et il comptait bien discuter avec Rhadamanthe, qui repartait apparemment le mercredi qui arrivait. En voilà au moins un qui avait quelque chose à faire de sa journée. Saga ne manquait pas d’activité pour s’occuper également, et notamment en tapant un chapitre de son prochain roman, mais il se trouvait que son ordinateur était dans sa chambre, qui était devenue celle de Mû. Et il n’avait pas le courage d’affronter une fois de plus le regard de Mû. Il se trouvait ridicule. Cela devait finir par arriver, c’était un juste retour des choses. Il n’aurait pas dû approcher le tibétain, l’embrasser, le tenir dans ses bras. Il aurait dû rester à sa place et laisser ses sentiments s’éteindre au lieu de les embraser au contact des lèvres douces et fines de Mû de Jamir. Mais l’amour avait des raisons que la raison ignorait. Saga poussa un soupir. Tout en se traitant d’idiot, il sortit de la cuisine, traversa le salon, puis monta les escaliers et atteignit la chambre de Mû. Il toqua, puis ouvrit la porte. La pièce était plongée dans le noir. Les rideaux laissaient à peine passer la lumière dans la pièce. Il jeta un regard vers le lit. Mû était réveillé. Il lui fit un sourire gêné, ne sachant quoi dire au Gémeau qui lui fit un sourire, tout en s’avançant vers la fenêtre. « Bonjour. Bien dormi ? - Oh oui. » D’un geste ample, Saga ouvrit les rideaux .La lumière entra dans la chambre. Mû cligna des yeux, comme si la lumière lui agressait les yeux. Il sentait que ce n’était pas la première fois que les rayons du soleil caressaient son visage, mais, dans son esprit, il ne les avait plus ressentis sur sa peau depuis longtemps. Il revit à nouveau la cave, sombre, sans fenêtre. Sans espoir… Saga s’avança vers le lit où se trouvait le jeune homme. Il s’assit sur la couette épaisse et posa sa main chaude sur le front blanc où se dessinaient deux points pourpres. Il était un peu chaud mais ce devait à cause de la température de la chambre et seule la tête de Mû était visible, le reste de son corps caché sous la couette. « Tu as mal derrière ta tête ? - Un peu. Je dois avoir une bosse énorme. - Vu la chute que tu as faite, ce ne serait pas étonnant. - Je suis tombé ? » Il y eut un petit silence. Mû interrogeait Saga du regard, et le grec comprit que le tibétain ne se souvenait plus de rien. Il ne se souvenait même pas du moment où sa tête avait rencontré le meuble de la cuisine. Du moment où tous ses souvenirs lui étaient revenus. Sa gorge était sèche et ses lèvres soudées. Pourtant, il continua de parler, comme si de rien n’était, avec sa voix qui se voulait rassurante. Et qui l’était, mais pas pour lui. « Oui. Je pense que tu as voulu boire et tu t’es levé pour prendre un verre dans la cuisine. Kiki a crié, tu as été surpris et tu es tombé en arrière. » Mû fronça les sourcils. Il ne comprenait pas bien. « Mais pourquoi je serais tombé ? - Eh bien… Tes jambes ne te portent plus… » Mû ouvrit de grands yeux de surprise. Soudain, il rejeta la couette sur le côté et s’assit sur le lit, faisant sursauter Saga. Le jeune homme tenta de faire bouger ses grandes jambes, mais aucune des deux ne répondit à son ordre. Il eut une légère grimace de tristesse alors qu’il touchait ses cuisses, puis ses genoux, qui refusaient de se mouvoir. Saga eut de la peine. Il repensa à toutes ces journées où il portait Mû dans le couloir, dans la salle de bain… Toutes ces fois où il l’avait tenu dans ses bras parce que ses jambes refusaient de le porter. Il n’avait pas marché depuis un petit bout de temps, depuis son incarcération, et il n’avait jamais réellement éprouvé le besoin de marcher. Enfin, il en avait eu le désir. Mais il devait sentir que la rééducation serait longue et douloureuse. « Je suis désolé, Mû. - Ce n’est pas de ta faute. Je vais guérir ? - Bien sûr que oui. Je vais t’amener à l’hôpital et tu vas faire une rééducation. - Quand tu parles, j’ai l’impression que tout va bien. » Alors que tout n’allait pas si bien, avant. Il sentait une étrange paix chez Saga. Rien qu’à sa façon de s’habiller, il sentait que tout allait bien. Il ne portait pas ces habits poussiéreux et rêches du Sanctuaire, mais des vêtements élégants qui le mettaient en valeur. Saga était beau, comme ça. Plus encore qu’auparavant. Peut-être à cause de cette liberté qui l’enveloppait. Peut-être… « Mais tout va bien, Mû. Du moins pour toi. - Où sommes-nous, Saga ? Qu’est-ce qui s’est passé ? J’étais fatigué, hier… - Ce n’est pas grave. » Saga prit une inspiration et commença son récit. Il lui raconta leur retour en Grèce, les mois difficiles et la découverte de Kiki, privé de son cosmos, leur hésitation à le garder avec lui, mais ils n’avaient pas pu se résoudre à le laisser tout seul. Puis, il y eut Lys, leur bienfaitrice, qui offrit un emploi à Kanon, et de fil en aiguilles, il devint son adjoint. Ils déménagèrent en France et vivaient tous trois sous le même toit, l’un employé d’une puissante femme d’affaires, l’autre écrivain, et l’enfant inscrit dans un collège privé. Il lui raconta également la découverte de son corps, les circonstances, et leur décision de le garder avec eux. Mû l’écouta finir, écoutant le grec parler de ses blessures, de son amnésie, des fragments de souvenirs qui lui revenaient au fil de ses rêves. Et puis la chute, la veille. Retour à la normale. « Merci, Saga. Merci pour tout. - Il n’y a pas de quoi. - Oh si. Sans toi, je ne serais rien. Merci infiniment. » Mû lui adressa un petit sourire. Le genre de sourire qui voulait tout dire, le genre de sourire qu’il lui faisait si souvent. Autrefois. Ses yeux brillaient de reconnaissance et de sincérité. Deux aigues-marines qui scintillaient sur son visage clair et androgyne. Saga baissa légèrement la tête, acceptant ses remerciements. Il lui demanda s’il avait envie de se laver. Mû mit quelques secondes à comprendre que, si Saga lui posait cette question, c’était parce que le jeune homme ne pouvait se déplacer seul. De plus, il était difficile de monter dans une baignoire avec la seule force de ses bras. Les joues du tibétain rosirent quand il comprit que Saga, pendant deux mois, l’avait vu aussi nu que le jour de sa naissance. Saga eut un sourire amusé. Vu comme ça, il y avait en effet de quoi être gêné, mais il fallait bien que quelqu’un s’occupe de lui, et il voyait mal Kiki le faire du haut de ses dix ans. Et demi. Mû eut un sourire désabusé. « C’est gênant. - Pas seulement pour toi, crois-moi. Tes cicatrices ont disparu, mais ce n’était pas joli à voir. - J’en avais où ? » Saga lui montra son flanc et Mû souleva le haut de son pyjama. En effet, il n’y avait plus aucune trace de blessure. Quoique, une ligne blanche demeurait, mais qu’est-ce que c’était à côté d’un impact de balle ? Le visage du grec s’assombrit. Pendant un instant, il revit le corps endormi du chevalier du Bélier, ses bandages et ses blessures, le visage blanc comme du marbre et ses traits figés dans le coma. Mû qui n’entendait rien, les yeux clos, qui ne réagissait à rien. Quelques mots s’échappèrent de ses lèvres sans qu’il ne puisse les retenir. « Et pour toi, qu’est-ce qui s’est passé ? » Ce fut au tour de Mû de s’assombrir. Il pâlit en se remémorant son passé, puis leva les yeux vers Saga et vit une réelle inquiétude sur son visage, un désir de savoir, de tout connaître. Pour l’aider. Pour savoir… « Tu sais, la police voudrait ton témoignage. Si… Si tu te souviens de tout… Tu serais débarrassé. Enfin, tu as le temps, on n’est pas pressé. Mais si tu as besoin de parler, n’hésite pas, d’accord ? » Mû acquiesça en souriant. « Merci. » *** Le téléphone sonna. Une fois. Puis deux. Puis trois… Kanon décrocha et, tout en prenant le ton le plus poli possible, s’efforça d’envoyer balader cette fichue secrétaire pas fichue de s’occuper de ses doigts aux ongles manucurés. Quand cette chose fut faite, il tenta de se replonger dans son dossier, mais il était dix-neuf heures, il était fatigué et nullement d’humeur à travailler. Les lettres flottaient devant ses yeux, formant des mots qui n’avaient aucun sens pour son esprit fatigué. Avec un soupir résigné, Kanon ferma le classeur, s’étira comme un chat, puis se leva pour quitter son bureau, ses affaires sous le bras. Il avait rendez-vous avec Rhadamanthe qui avait enfin accepté de lui pardonner, ou plutôt de le revoir car Monsieur était rancunier, et le grec voulait passer chez Lys avant de dîner avec son amant. La blonde n’avait pas quitté son appartement depuis l’appel de son amoureux, c’est-à-dire depuis la veille. Ce qui était énorme car, bien que casanière, Lys aimait bien passer chez Saga ou chez son frère Aaron. Ce qui n’avait pas été fait, Kanon les avaient appelés tous deux et aucun n’avait vu la future maman. Elle était malheureuse depuis que son amant lui avait raccroché au nez, ne pouvant accepter qu’ils ne se voient pas pour les vacances de Noël, alors que Lys lui avait promis. Bien qu’il trouvât cette réaction quelque peu poussée, il comprenait tout à fait la réaction de l’homme mystère. À sa place, il aurait aussi piqué sa crise, mais Lys était une personne occupée, et accessoirement enceinte. Cependant, Kanon était certain que cela se serait mieux passé si sa patronne avait dit la vérité au père de ses enfants. Kanon, une fois dehors, héla un taxi et se rendit chez Lys. Il entra dans le bâtiment ancien au hall immense, puis monta dans l’ascenseur qui le fit monter dans les étages. Devant la porte de l’appartement, il fouilla dans sa poche et y trouva, avec bonheur, ses clés qu’il n’avait miraculeusement pas oubliées chez lui. La porte s’ouvrit dans un petit bruit. Un silence étrange planait dans le logement chaleureux. Kanon, sans retirer ses chaussures, marcha dans l’entrée, puis dans le couloir, le talon de ses chaussures claquant sur le parquet de façon régulière. Il trouva Lys endormie dans son lit, la couette rabattue jusqu’à son visage qu’il distinguait à peine. Elle semblait un peu triste, ses traits tirés trahissaient sa douleur. Kanon referma la porte de la chambre, soulagé intérieurement de la savoir chez elle. La blonde n’avait pas dû en bouger. Soudain, le grec eut une idée. Il retira ses chaussures et se faufila discrètement dans la chambre. Il regarda autour de lui et vit, posé sur la table de chevet, le portable de son employeuse. Il prit l’appareil et sortit de la chambre. Laissant ses chaussures devant la porte du salon, qu’il ferma, Kanon s’assit dans le canapé et ouvrit le téléphone. Il était allumé. À tous les coups, Lys espérait un appel de son amant. Kanon regarda le carnet d’adresse, qui était extrêmement long, jusqu’à tomber sur « Chéri ». Il appuya sur une touche et, sans penser au décalage horaire, porta le téléphone à son oreille. Il attendit un long moment, puis un combiné se décrocha et une voix ensommeillée lui répondit, en grec. « Allô ? - Bonjour, Monsieur. Je suis désolé de vous appeler aussi tard, mais c’est au sujet de Lys. » Autant y aller franchement, se dit Kanon, à juste titre. « Lys ? Qui êtes-vous ? » Sa voix était un peu grave, c’était sans doute un homme d’une trentaine d’année. Pas un petit jeunot ou un vieux bonhomme. « Je suis son adjoint, M. Galanis. J’utilise son portable, elle est en train de dormir, autant en profiter. - Je suis en froid avec elle. - Ouais, je sais. » Kanon nota que le ton de la de voix de l’inconnu n’était pas vraiment agressif. Il aurait pu l’être, on utilisait le téléphone de sa petite amie pour lui faire une leçon de morale. Il semblait plutôt las. L’heure de la confrontation venait de sonner. « Mais disons que Lys est très triste et… - Elle m’avait promis de venir. J’ai besoin de la voir. Vous comprenez ? » Kanon poussa un soupir imperceptible. Il comprit que, si l’homme n’avait pas appelé Lys, c’était pour lui faire comprendre sa douleur, et non pas parce qu’il était en colère. Enfin, il devait l’être, mais il semblait très calme malgré l’heure tardive et les évènements passés. Il voulait la faire réagir, et sans doute souffrait-il autant de son côté. « Ouais, je comprends. Et… c’est pour ça que j’appelle, en fait. Lys vous a menti. - Pardon ? - Lys vous a menti, pour ne pas vous inquiéter. - Qu’est-ce qui se passe ? » Il semblait réellement inquiet. « En fait, à cause du stress et de la fatigue, Lys a fait une chute dans sa salle de bain et elle a été amenée à l’hôpital. Les enfants vont bien ! Les enfants vont bien, rassurez-vous… Mais elle ne peut pas prendre l’avion, ce ne serait vraiment pas raisonnable. C’est pour ne pas vous inquiéter qu’elle vous a menti. » Il y eut un silence à l’autre bout du fil. Kanon imaginait l’homme inconnu, en pyjama et seul devant son téléphone dans l’obscurité d’une pièce, stupéfait et à la fois inquiet. « Elle va bien ? » Ce n’était qu’un murmure, un souffle dans le combiné. Une voix d’enfant qui a peur. « Oui, elle va bien. Enfin, elle est triste, mais elle va bien. - Il faut que je lui parle ? - Vous le ferez demain, ça vaut mieux. Si elle apprend que j’ai pris son portable pour vous appeler, je vais me faire étriper. - Je n’en doute pas, c’est tout à fait son genre. » Kanon eut un petit rire qui eut écho dans le petit téléphone. « Si j’étais vous, je me battrais pour venir ici, à Paris. - C’est ce que je compte faire. - Parfait. Je vous apprécie déjà. » L’inconnu pouffa. Il remercia sincèrement Kanon de lui avoir raconté tout ça. Ils ne tardèrent pas à se quitter en bons termes. Quand la conversation fut terminée, Kanon regarda le téléphone portable avec fierté. Il alla le reposer dans la chambre de sa patronne qui dormait toujours, puis il se rendit à son rendez-vous. Kanon retrouva Rhadamanthe dans un restaurant français. Quand il le vit arriver, le spectre lui dit qu’il avait le visage d’un homme content de sa journée. Le grec lui raconta alors son affaire et Rhadamanthe applaudit gentiment, il n’avait jamais réussi à mettre la main sur le portable de Lys, et il la connaissait pourtant depuis longtemps. « Et tu sais comment il s’appelle, maintenant ? » Un ange passa. Kanon se prit la tête dans les mains en se maudissant, il avait oublié ce détail : lui demander son nom ! Rhadamanthe se contenta de soupirer en se disant que Kanon était et serait toujours une tête de linotte. *** Ils attendirent quelques instants. Puis, voyant que personne ne répondait, ils firent signe à Valentine de les rejoindre et ils partirent tous les trois. La jeune fille glissa sa main dans celle de Kiki. Il sentait qu’elle avait envie de pleurer, mais il ne dit rien, et Anthony garda le silence. Les parents de Valentine étaient maintenant en instance de divorce, et il y avait de fortes chances pour qu’elle vive avec sa mère. Leur père avait l’intention de s’en aller avec sa maîtresse, leur laissant l’appartement. Ils se disputaient leur appartement de vacances, et la garde de leur fille, mais ce n’était que pour la forme. Valentine était triste que ses parents se séparent, même si elle savait que ça ne pouvait plus durer. Ils passaient leur vie à se disputer et la négligeaient. Une fois encore, ils n’étaient pas là pour son déjeuner, et elle se retrouvait une fois de plus chez Saga. Parfois, Kiki était invité chez Anthony et Valentine était obligée de s’incruster, aussi. La mère de son ami semblait attristée mais ne disait rien. La collégienne se faisait toute petite. Ils ne tardèrent pas à arriver chez Saga. Kiki frappa pour la forme puis entra en criant un joyeux « C’est nous !! ». Sayuri leur sauta dessus pour leur lécher la figure, leur souhaitant la bienvenue. Ils retirèrent leurs chaussures en riant alors que Sayuri continuait à leur tourner autour. Puis, ils entrèrent dans le salon. Mû était installé dans le canapé, lisant un livre conséquent avec un grand sérieux. Il leva les yeux vers son apprenti et dissimula sa surprise en voyant qu’il tenait la main d’une fille. Elle semblait un peu plus âgée que lui, même s’ils avaient la même taille. Un autre garçon se tenait près de lui. Les amis de Kiki. Les souvenirs lui revinrent en plein fouet. Mû se souvint de toutes ces années passées à Jamir, du bébé qu’il avait recueilli et élevé dans le secret de cette grande tour, ne voyageant que dans le village voisin pour s’approvisionner. Ce petit garçon qu’il avait regardé grandir, qu’il avait confronté au danger… Un enfant qui n’avait jamais réellement eu d’ami, ni même de vie à lui… Mû sentit son cœur s’alourdir en le voyant ainsi, entouré de ces deux enfants de son âge, épanoui, dans son élément. À sa place. Il lui sourit néanmoins et l’enfant vint l’embrasser. Les deux autres en firent de même avec politesse, il avait un vague souvenir de leur visage. Saga ne tarda pas à apparaître et le jeune homme sentit son cœur s’emballer. Cela faisait deux jours qu’il s’était… réveillé. Et en deux jours, il avait suivi une étrange et gênante routine qui l’avait fait rougir plus d’une fois. En effet, il avait constaté qu’il était incapable de se déplacer lui-même, et donc d’aller aux commodités ou de se laver tout seul. Saga était toujours derrière lui. Il était ses jambes, le portant, l’installant… Dès le matin, Saga s’occupait de lui, en lui apportant son petit-déjeuner ou en le lavant. Mû avait d’abord été très gêné de se retrouver nu devant Saga, surtout en imaginant les immondes blessures de son corps, qui avaient aujourd’hui disparu, mais dans son esprit, la blessure sur sa tête et dans son flanc demeuraient comme des tâches sur une feuille de papier : indélébiles et obsédantes. La journée de Saga était parfaitement réglée. Ce fut avec surprise qu’il apprit qu’il était écrivain, et il consacrait sa matinée à tapoter sur un clavier d’ordinateur, ses yeux rivés sur l’écran, de fines lunettes posées sur son nez. Pendant ce temps-là, Mû lisait dans son lit, dans la même pièce, ou se surprenait à détailler le profil du grec, trop absorbé par sa tâche pour faire attention à lui. À midi, Kiki arrivait, mais la veille, il avait déjeuné chez un ami. Ce fut donc à deux qu’ils prirent leur repas, tout en discutant. Mû ne cessait de poser des questions sur leur passé, et aussi sur les autres, dont ils n’avaient aucune nouvelle. Il en fut d’ailleurs déçu, mais il ne fit aucun commentaire. L’après-midi se déroulait en promenade ou en écriture pour Saga, et le soir Kiki rentrait, faisait ses devoirs ou se battait avec Saga qui le forçait à faire ses devoirs de chinois. Mû n’avait pu s’empêcher de rire en voyant Kiki faire des yeux de chien battu à son tuteur qui lui montrait son livre de chinois. Kiki avait un bon niveau mais il avait toujours une sainte horreur de l’écriture et de la lecture, préférant l’oral. Saga le lui avait confirmé, car s’il ne comprenait absolument rien en chinois, il n’avait pas été long à comprendre que Kiki massacrait le français à l’écrit alors qu’il savait le parler couramment. Enfin, Kanon rentrait, en costume avec une valisette à la main. Il était toujours poli avec le tibétain et prenait de ses nouvelles. Les souvenirs lui revenaient peu à peu, la guerre contre Hadès, le mur des lamentations… Mais rien des deux mois passés chez eux ne voulait refaire surface. Et il savait que cela attristait Saga, même s’il n'en montrait rien. Le grec était attentionné envers lui, presque tendre, et Mû, malgré lui, savourait toutes ces marques affectives et en redemandait presque. Mais il sentait un certain malaise chez Saga. Comme si quelque chose clochait. Il aurait tant voulu se rappeler, se souvenir de toutes ces journées passées en sa compagnie, en leur compagnie. Il aurait tant voulu… « Allez mettre la table. - Tout de suite ! » Les trois collégiens foncèrent dans la cuisine, leurs voix claires d’enfants résonnant dans la pièce claire. Mû haussa un sourcil tout en regardant Saga. « Tu ne les rejoins pas ? - Tu ne les as jamais vus mettre la table. J’ai toujours peur qu’ils cassent une assiette, je suis toujours à deux doigts de les étrangler. » Mû eut un sourire, il imaginait sans mal Kiki manipuler avec sa grâce naturelle les fragiles pièces de porcelaine et les poser avec délicatesse sur la table. Saga vint s’installer près de lui. Il portait un pull aux fines mailles bleu marine et un jean sombre. Ses cheveux océan ondulaient sur ses épaules, négligemment noués par un élastique. Il était toujours le même : grand, musclé, imposant. Le genre d’homme qui vous impressionne sans qu’on en sache vraiment pourquoi. Saga avait ça en lui, tout comme Kanon. Ils avaient de la prestance, du charisme. « Tu veux te balader un peu, cet après-midi ? - Pourquoi pas ? Ça me ferait du bien. » Saga acquiesça. Un bruit de vaisselle cassée leur parvint de la cuisine, suivi de hurlements. Saga leva les yeux au ciel et se leva alors que les enfants tentaient de se justifier. Anthony disait que Valentine avait voulu faire un bisou à Kiki alors que la jeune fille disait qu’il courait partout et Kiki affirmait que les couteaux, c’était très dangereux pour la santé. Saga ne chercha même pas à savoir qui avait fait tomber l’assiette. *** Suite du chapitre ici. ;)
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