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''Souviens-toi'' by Ludi
Chapitre 13
(suite)
On frappa à la porte. Kanon ne leva même pas le nez de son dossier et grogna un « Entrez » peu avenant. Il s’attendait à voir une secrétaire ou autre, mais ce fut M. Taylor et sa femme qui apparurent. Ensemble. De quoi vous couper le souffle.
Kanon n’aurait jamais imaginé un couple aussi mal assorti. M. Taylor était plutôt grand, des cheveux grisonnants et portait ses vêtements avec une élégance naturelle. Ainsi, ses costumes, bien que coûteux, étaient harmonieux et sobres.
Sa femme était, au contraire, petite. Très petite. C’était d’ailleurs à se demander comment Lys avait fait pour avoir une taille potable avec une mère pareille. Jean, Agnès, Aaron et Ingrid étaient plus grands que Mme Taylor, mais les autres les dépassaient, parfois d’une bonne tête.
Si Lys était l’exemple même de la femme d’affaire élégante mais sobre, sa mère était tout le contraire. Bien que sortant d’un milieu peu aisé, elle affichait sa richesse en bijoux, vêtements coûteux. De plus, il était indéniable qu’elle avait subi un lifting et ses cheveux, malgré son âge, demeuraient bruns, sans le moindre fil blanc.
Non seulement Kanon fut surpris de voir Mme Taylor en ces lieux, mais en plus, elle venait avec son mari. Ce qui n’annonçait pas de bonnes nouvelles…
L’adjoint se leva et salua le couple en leur serrant la main. Mme Taylor sentait le Chanel n°5 et Kanon fut heureux que Lys soit assez discrète côté parfum. Et côté vernis aussi.
« Bonjour, Kanon. Nous devons parler. »
En effet, ça sentait le roussi. M. Taylor semblait contenir sa colère et son épouse, malgré sa petite taille, regardait l’adjoint d’un air hautain. Kanon eut des sueurs froides en pensant qu’on leur avait envoyé des photos à propos de lui et Rhadamanthe. Ou pire, pire, des photos de lui et Lys.
« Oui, bien sûr. Asseyez-vous. »
Le grec semblait assez calme en apparence mais, au fond de lui, il se demandait bien ce que le couple pouvait bien venir faire dans son bureau. À lui.
Ils s’installèrent dans les sièges face au bureau et Kanon ramena son fauteuil près d’eux. Il y eut un silence, puis le vieil homme parla.
« Voilà. Nous avons reçu un coup de téléphone de Lys.
- Et ?
- Apparemment, son… amant va venir ici, à Paris, pour les fêtes de Noël. »
Un immense sentiment de soulagement l’envahit en apprenant cette nouvelle, mais il ne laissa rien paraître sur son visage, alors qu’au fond de lui, Kanon jubilait.
« Elle était censée partir pour les fêtes.
- À cause du stress et du travail, Lys est tombée dans sa salle de bain. Il est préférable qu’elle reste à Paris.
- Vous étiez au courant ?!
- Disons… que j’ai fait en sorte que cette décision soit prise. »
M. Taylor le foudroya du regard. Kanon demeurait calme.
« Vous ne pensiez quand même pas qu’ils allaient continuer à vivre aussi loin l’un de l’autre ? Maintenant qu’ils ont des enfants, cette situation n’est plus possible. Il vous faudra bien l’accepter.
- Qui est cet homme ?!
- Je ne sais pas. »
Kanon préféra ne pas ajouter qu’il avait lui-même parlé à l’homme en question et qu’il avait oublié de lui demander son nom, ou il allait passer pour un crétin. Ce qu’il était, dans un sens.
Ce fut Mme Taylor qui prit la parole.
« Lys vous fait confiance, vous savez qui est son amant, et vous allez nous le dire.
- Sinon quoi ? Vous allez me renvoyer ? »
Kanon eut un sourire ironique devant leur mine outrée.
« De toute façon, ce qui est fait, est fait. Vous ne faites que retarder l’échéance, mais il arrivera un jour ou Lys se mariera, comme un grand nombre de femmes. Vous allez être grands-parents, votre fille va être maman. Elle a besoin de soutien. Cet homme n’est certainement pas un cadre, un chef d’entreprise ou ce genre de profession. C’est pour ça que Lys refuse de vous en parler. Vous allez bientôt le rencontrer et…
- Ne nous dites pas ce que nous devons faire ! »
M. Taylor venait de hurler, furieux. Cet adjoint pédant était en train de lui faire une leçon de morale ! Il allait répliquer quand Kanon lui jeta un regard froid.
« Taisez-vous. Ne dites rien, ou vous allez encore baisser dans mon estime. Je ne sais pas qui est cet homme. C’est la dernière fois que je vous le dis. Quel qu’il soit, vous allez l’accepter, car sinon vous perdez votre fille. Vous aurez beau gueuler comme un porc qu’on égorge, la situation sera toujours la même. Alors, maintenant, vous allez quitter mon bureau et me laisser travailler. »
Il n’y eut même pas de protestation. Un froid venait d’être jeté dans la pièce, Kanon regardait le père de sa patronne comme s’il pouvait lire en lui. Ses yeux bleus le paralysaient, tout simplement. Il avait l’impression de voir sa fille. La même froideur dans les yeux, la même voix calme et posée. Une colère contenue.
Le couple ne tarda pas à s’en aller, sachant d’avance qu’ils n’en sauraient pas plus. Et Kanon avait raison, de toute manière. Ils se dirent également, sans l’avouer à haute voix, que ce manque de confiance était de leur faute.
***
« Pardon ?!
- Je te jure, Saga ! Tu m’aurais vu les remettre à leur place, c’était quelque chose ! J’ai bien cru que la vieille allait s’évanouir !
- Kanon…
- Ça ne le fait pas de mal. Et puis, j’ai pas pu m’en empêcher, ça fait des semaines que j’ai envie de leur botter le cul !
- Ah, Kanon, mais qu’est-ce qu’on va faire de toi ? »
Kanon eut un petit rire en entendant la voix exaspérée de son jumeau.
« J’ai prévenu Lys, elle était morte de rire. Enfin, elle a chouiné un peu, elle aurait voulu être là.
- Elle n’a pas trop mal pris que…
- Nan. Elle est sur son petit nuage, là. Rhadamanthe est exaspéré, il dit qu’il a hâte qu’elle accouche, il en peut plus de la voir comme ça. Je te dirais, c’est déprimant, elle va bientôt voir son amant et moi je vais plus voir Rhadamanthe avant un bout de temps.
- T’es mignon.
- Saga !! »
Il éclata de rire. Il ne fit pas attention au regard de Mû rivé sur son visage.
À l’autre bout du fil, Kanon grognait après son « imbécile de frère pas fichu de rester sérieux deux minutes ».
« J’ai déjà entendu ça quelque part.
- Bref. Je vais te laisser, je vais dîner.
- Avec qui ?
- La ferme. »
Saga eut un dernier sourire avant de raccrocher le combiné du téléphone. Sur le canapé, Mû souriait aussi. C’était amusant de les entendre se disputer, comme deux frères, même s’il ne pouvait entendre que les répliques de Saga.
D’ailleurs, ce dernier était de bonne humeur. Il avait reçu un appel d’une certaine Ludivine. Il avait paru extrêmement soulagé en apprenant qu’elle allait bien. Elle avait apparemment eu un accident de voiture, et même si elle était temporairement paralysée, tout devrait revenir dans l’ordre. Il prévoyait d’ailleurs d’aller lui rendre visite le lendemain.
« Kiki ! Va promener Sayuri, s’il te plait !
- Dans deux minutes !
- Non, y’a pas de deux minutes. Tu arrêtes ton jeu et tu vas la promener. »
Ils eurent l’impression d’entendre Kiki grommeler à l’étage. L’enfant arriva pourtant dans le couloir et mit ses chaussures dans l’entrée. Il faisait froid et la nuit tombait. Pas idéal pour promener un chien, et surtout ne pas tomber malade, mais Saga savait que s’il n’insistait pas, Kiki ne s’occuperait de la chienne que quand ça lui plairait. Et c’était lui qui avait insisté pour la garder chez eux.
La porte claqua, se refermant sur Kiki et la chienne qu’ils entendirent dehors s’en aller dans la rue. Il y eut un petit silence dans le salon.
Mû se sentait un peu gêné, mais il prit son courage à deux mains et interpela Saga alors qu’il allait monter à étage pour il ne savait quelle raison.
« Saga, je peux te parler ? »
Le grec se retourna et sembla un peu étonné, mais il revint dans le salon et s’installa sur le canapé, à côté du tibétain. Au fond de lui, il sentait quelque chose enrager, à l’idée qu’il ne pouvait tenir Mû dans ses bras. Il avait tellement envie de le serrer contre lui, d’embrasser ses lèvres, de caresser ses cheveux…
Mû inspira et se lança.
« C’est… à propos de mon passé.
- Ah. »
Il y eut quelques instants de flottement, puis le jeune homme parla, et il ne put bientôt plus s’arrêter.
Il parla de son retour. Au Tibet. Dans un quartier désolé. Par chance, il avait trouvé un travail dans une petite boutique appartenant à un vieux couple. Mû ne pensait à ce moment-là qu’aux autres chevaliers disparus, mais il attendait d’être indépendant avant de se lancer dans leur recherche. Il était affaibli et le couple s’était pris d’affection pour cet étrange garçon descendu de nulle part.
Des mois passèrent et une routine s’installa dans la petite famille. Mû reprenait des forces et regagnait confiance en lui. Mais ce qu’il ne savait pas, c’était que le couple accumulait des dettes sans lui en parler, et ce fut cela qui les amena à la mort. Ils ne pouvaient payer, et ils furent abattus pendant une nuit froide dont Mû garderait toujours le souvenir. Lui aussi aurait dû mourir, comme eux, et il avait souvent pensé que cela aurait été mieux.
C’était une femme qui était à l’origine de ce massacre. Ce n’était pas la première fois qu’elle agissait ainsi. Mû la décrivait comme laide, aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur. Et c’était sans doute pour ça qu’elle aimait les jolies choses. Mû était une jolie chose. Il n’y avait point de vantardise dans ses propos, le tibétain savait qu’il était agréable à regarder. Pour son plus grand malheur.
Mû n’aurait su dire combien de temps passa, entre le moment où le couple qui l’avait recueilli mourut, et le moment où on lui tira dessus. Il avait quitté le Tibet pour la Chine, puis pour l’Italie, et enfin la France.
Pendant un temps infini, il avait vécu avec d’autres hommes d’une certaine beauté, qui comme lui, étaient les… favoris, de cette femme. Ils demeuraient enfermés dans des chambres, voire même des caves, dont ils ne pouvaient sortir. Des salles de bains insalubres leur permettaient de faire un minimum de toilettes et de se soulager, et leurs repas leur étaient distribués.
« On était comme des animaux, en fait. On ne servait qu’à la distraire. »
Mû parlait d’une voix calme, mais tout dans son expression, dans son visage, montrait que ça lui faisait du mal d’en parler, même si un certain soulagement l’envahissait au fil des minutes. Le poids était moins lourd sur ses épaules. Il sentit le bras de Saga les enserrer et il l’attira vers lui. Tendrement. Ses doigts caressaient ses cheveux alors qu’il se laissait à nouveau emporter par son récit.
Plus d’une fois, Mû s’était demandé pourquoi il ne se défendait pas contre ces hommes et cette femme qui lui faisaient du mal. À lui, et aux autres. Et, plus d’une fois, Mû avait compris qu’il n’était plus qu’un homme, vide, et à quel point un être humain pouvait être faible quand un liquide étranger coulait dans ses veines. Mû n’eut pas la force de le dire explicitement, mais Saga comprit qu’il avait été drogué. Il s’en doutait, dans le fond.
Cette drogue avait effacé toute trace de combativité, chez lui. Mû ne s’était jamais senti particulièrement dépendant, et il mettait cela sur le compte de son cosmos, aujourd’hui disparu, qui avait pourtant laissé des traces sur son organisme. Cependant, le jeune homme était abruti par ces substances qui couraient dans son corps, montaient dans son cerveau pour en ralentir la cadence. Mû perdit tout simplement le goût de vivre.
Tout ça, dura ce qui lui semblait une éternité. Un monde sombre, sans lumière, sans saveur. Un monde qu’il avait tenté de quitter par la mort, mais on l’en avait empêché. La reine de ce monde était cette horrible femme dont il ne connaissait même pas le nom et qui le touchait de façon presque obscène. Mais elle n’alla jamais très loin, il n’y eut aucun rapport entre eux. Il n’était qu’un objet, comme les autres. Il y avait des rumeurs, comme quoi elle n’aurait jamais couché avec aucun homme. Parce qu’elle était incapable de ressentir le moindre plaisir.
Saga écoutait Mû parler d’une voix de plus en plus faible. Il caressait ses cheveux, il sentait le corps chaud du jeune homme blotti contre lui, alors qu’il cédait doucement mais sûrement aux larmes. Avant d’éclater en sanglots, malgré lui, il lui raconta qu’il avait tenté de s’enfuir, quand le groupe avait été découvert. Il avait vu tous les autres se faire tuer, et il avait failli mourir lui aussi.
Sans eux, il le serait peut-être aujourd’hui.
Son cœur battait fort dans sa poitrine, à lui faire mal. Il se sentait épuisé et terriblement humilié. Il avait honte d’avoir parlé de tout ça, de cette déchéance, mais pourtant, Saga le gardait contre lui. Quand il enfouit son visage dans son cou, il ne sentit pas le moindre rejet. Contrairement à avant. Contrairement à toutes ces fois où Saga le prenait dans ses bras comme si cet effort était difficile pour lui. Il se sentait complet. À sa place…
Il fut bientôt enserré dans les bras forts de Saga qui le berçait doucement. Avec tendresse.
Avec amour.
***
Kiki fit signe une dernière fois à Anthony puis continua son chemin jusqu’à chez lui. Il marchait vite malgré le froid qui engourdissait ses jambes. Il se souvint vaguement de la température extrême qui régnait dans les montagnes du Tibet, à Jamir, ce coin perdu du monde où il avait passé les premières années de sa vie.
L’enfant abaissa la poignée. La porte ne s’ouvrit pas. Derrière la porte, il entendit les pattes griffues de Sayuri se déplacer sur le parquet de l’entrée. Il se souvint soudain que Saga et Mû avaient rendez-vous au commissariat, et que Kanon devait accompagner Rhadamanthe à la gare en fin d’après-midi. Il sortit donc ses clés et ouvrit la porte d’entrée.
Alors qu’il retirait ses chaussures et son manteau, son sac jeté dans un coin de l’entrée, Sayuri lui tournait autour, lui léchant la figure, ses deux pattes avant posées sur ses épaules. Après lui avoir gentiment caressé la tête une dernière fois, Kiki partit dans la cuisine préparer son goûter. À savoir un Kiri sur du pain avec de la confiture de fraise.
Il s’installa devant la table de la cuisine et grignota son étrange sandwich. Il se dit soudain que les vacances étaient à la fin de la semaine. Les bulletins avaient été envoyés aux parents et Kiki était étonné que Saga ne lui ait pas encore tiré les oreilles pour ses notes en français.
Mais, à vrai dire, ce n’était pas vraiment cela qui effrayait Kiki. C’était plutôt l’atmosphère pesante de la maison qui l’attristait.
Kiki était heureux que Mû soit revenu à lui, car il avait réellement l’impression d’avoir retrouvé son maître. Ses yeux bleus lui lançaient des regards qui lui étaient familiers, il le serrait dans ses bras comme avant, même s’il se plaignait en souriant qu’il était un peu trop grand pour exiger des câlins. Ce à quoi Kiki répliquait qu’on n’est jamais assez grand pour en avoir besoin.
Justement, d’ailleurs. Kiki ne cessait de penser à Saga. Mû retournait dans son lit tôt le soir, il se fatiguait vite. Une fois qu’il était couché, enfermé entre les quatre murs de sa chambre, le masque tombait, et Saga ne pouvait plus cacher sa douleur. Plus d’une fois, Kiki avait constaté des élans inachevés, des bras à peine tendus qui viennent se remettre contre son corps.
Et l’enfant comprenait Saga. Il était heureux du retour de Mû, c’était ce qu’il désirait, mais il ne pouvait plus le prendre dans ses bras et l’embrasser comme avant. Et, dans le fond, ça manquait aussi à Kiki. Il voyait bien que Saga revivait, ses yeux brillaient au contact du tibétain. Et maintenant, c’était fini. Tout était redevenu comme avant. C’était… un juste retour des choses.
Kiki poussa un soupir. Il mordit dans son sandwich et mâchouilla en se disant que les vacances n’allaient pas être joyeuses. Mû ne pouvait évidemment pas comprendre pourquoi l’atmosphère était tendue, Saga ne ferait rien pour arranger la situation, et Kanon…
« Un cas à part, celui-là… »
***
Pas qu’il n’aurait aucune confiance en Saga, loin de là, mais Mû n’était pas du tout, mais alors pas du tout rassuré. Il ne se rappelait pas être déjà monté dans une voiture et son premier voyage à bord de ce véhicule ne lui avait pas plu du tout.
Afin d’accéder au commissariat, Saga avait dû aller à Paris, et c’était fou comme les gens conduisaient mal. Plus d’une fois, Saga s’était retenu de klaxonner, mais il avait préféré garder son calme. Pas besoin de s’exciter, ou c’était Mû qui allait péter un câble. Il avait cru mourir quand une voiture s’était d’un coup arrêtée en plein milieu de la route. S’en était suivi d’un tonnerre de klaxons et des insultes avaient fusé.
Mû aurait presque pu croire que le commissariat de police aurait pu le sauver s’il n’avait pas dû affronter un inspecteur de police buté qui lui posait toujours les mêmes questions, auxquelles il ne savait pas quoi répondre. Ce fut après deux bonnes heures qu’ils purent quitter l’établissement, et encore, Mû était certain qu’ils y avaient passé plus de temps. Et si les yeux de Saga n’avaient pas lancé des éclairs, ils y seraient encore.
Après être passés dans une boulangerie, ils remontèrent donc dans la voiture. Tout en grignotant un sablé rond, Mû regardait par la fenêtre en espérant vite rentrer à la maison. Quand ils étaient transportés, « autrefois », c’était à bord de camions. Et il fallait dire que, dans un sens, c’était plus rassurant de ne rien voir.
Une mélodie légère nageait dans le véhicule, lui faisant un peu oublier son stress. Ils ne discutaient pas, Saga étant obnubilé par les voitures qui l’entouraient, et Mû n’osait pas vraiment briser le silence. Il avait l’impression que toutes les barrières s’étaient remises en place.
Tout s’était abaissé quand il avait raconté son passé à Saga. Il se souvenait encore de ses bras autour de lui, de la façon dont il lui caressait les cheveux. Son cœur battit un peu plus vite en pensant à ce moment si particulier. Il avait été tenté d’espérer. D’espérer que son attirance pour Saga serait réciproque.
Mais ce n’était que de l’affection, de la compassion, peut-être même de la pitié. C’était de l’amitié. Rien de plus, rien de moins. Saga était son ami, il s’était occupé de lui pendant un long moment, même s’il ne se rappelait de rien.
Il était stupide. Mû s’imaginait des choses, il espérait des choses, évidemment impossibles. Il se sentait répugnant et son handicap n’arrangeait rien à son état général. De plus, il y avait une certaine différence d’âge entre eux. Huit ans, ce n’était pas rien. Huit ans. Saga était un homme, il avait une trentaine d’année, alors que lui dépassait à peine les vingt ans. Mais ce n’était sans doute pas le pire. Leur passé n’avait rien d’enviable. Saga avait détruit sa vie, tuant son tuteur d’une façon sauvage avec le désir de prendre sa place. De devenir le maître du monde.
Mais c’était fini, tout ça. C’était fini, terminé. Mû n’en voulait plus à Saga, sa colère, sa déception avait disparu depuis bien longtemps. À l’époque, Sion était âgé, il était prêt à mourir, d’où son désir de choisir un nouveau Grand Pope. Mû était devenu une sorte de renégat, il avait fui le Sanctuaire et personne n’était autorisé à entrer dans son domaine, à Jamir. Il avait à peine sept ans. C’était jeune, sept ans. Mais peut-être valait-il mieux que ce soit ainsi. Sion était âgé et malade, son corps ne supportait plus le poids des ans et chaque jour était une nouvelle douleur, un nouveau coup à son cœur. Saga n’avait fait qu’abréger ses souffrances.
Et puis… c’était stupide de dire ça de cette manière, mais ce n’était pas sa faute. Saga n’y était pour rien, là-dedans. Il n’avait pas désiré de seconde personnalité, il ne l’avait pas créée lui-même. Il s’était battu contre ce deuxième être. Il s’était laissé aller, certes. Il avait tué, certes. Mais n’était-ce pas horrible de se voir tuer sans pouvoir contrôler ses propres mains ?
La voiture s’arrêta dans le garage de la maison. La fin du calvaire avait sonné, à son plus grand soulagement. Saga sortit de la voiture, claqua la porte puis contourna le véhicule pour récupérer Mû. Ce dernier leva les bras vers lui alors que le grec se penchait pour le porter, passant un bras sous ses genoux et un autre dans son dos.
À nouveau, Mû ressentit cette étrange gêne. Cette distance, ce désir de le poser. C’était bizarre, car Mû était très proche de Saga, mais il sentait la gêne du grec et cela l’attrista.
Saga rentra dans la maison, puis dans le salon et y déposa Mû qui poussa un léger soupir quand il atterrit sur le confortable canapé. Saga lui retira ses chaussures puis partit dans l’entrée en faire de même avec les siennes. Alors qu’il revenait dans la pièce, la porte s’ouvrit et Sayuri s’élança vers lui, ce qui le fit sursauter. Puis, une fois qu’elle eut assez fait la fête à Saga, elle partit voir Mû qui réussit à la calmer.
« Kiki ? Tu ne te sens pas bien ? »
En effet, Kiki n’avait pas l’air d’aller bien. Ses joues étaient rouges et il avait le regard un peu dans le vague. Saga posa sa main sur son front et la retira de suite, comme s’il s’était brûlé.
« Mais tu as de la fièvre !
- Ah, sûrement. Pour ça que je me sentais chaud.
- Kiki, va prendre ta douche et mets-toi au lit. »
L’enfant acquiesça. Il fila à l’étage et on entendit bientôt la porte de la salle de bain se fermer. Pour que Kiki obéisse aussi docilement, il devait vraiment se sentir mal en point. Saga se tourna vers Mû.
« Il vaut mieux qu’il n’aille pas à l’école demain. Ça te dérange de le garder ? J’ai des choses à faire.
- Mais non, pas du tout. »
Mû lui fit un sourire, Saga se sentit chavirer.
***
La chambre ne lui avait jamais paru aussi petite. Il se demandait même comment avait pu faire Corinne et Éaque pour ne pas étouffer dans cette petite pièce meublée d’un lit, d’une table de chevet et d’une armoire.
Saga referma la fenêtre. S’il s’endormait la fenêtre ouverte, il allait forcément tomber malade. Et ce n’était pas pour autant qu’il se sentirait moins à l’étroit dans cette chambre.
Il y avait dormi un temps, pourtant. Quand Corinne et Éaque n’étaient pas là, il avait dormi dans cette petite pièce. Mais c’était avant qu’il ne tombe vraiment amoureux, avant qu’il ne partage la chaleur de Mû. Avant qu’il ne se réveille d’un long sommeil.
Saga s’allongea dans son lit mais il n’arrivait pas à s’endormir. Pourtant, il avait plein de choses à faire le lendemain : une visite à Ludivine qui allait bien mieux, les courses pour le repas de Noël… Et puis Kiki était malade, il allait peut-être devoir l’amener au médecin…
Le sommeil le fuyait, et ses pensées dérivèrent. Il pensa à Mû, sans doute endormi à l’étage. Mû qu’il ne pouvait plus serrer dans ses bras, qu’il ne pouvait plus embrasser. Mû qu’il ne pouvait plus toucher. Il le portait beaucoup, pourtant, mais il avait toujours cette sensation de rejet en lui. Mû se souvenait de tout, il n’était plus amnésique, et il se devait de limiter les contacts avec lui, ou sinon il craquerait.
Il avait failli le faire plus d’une fois. Lui prendre le visage et posséder ses lèvres, glisser ses doigts dans sa chevelure mauve, serrer son corps plus mince que le sien dans ses bras… Saga le désirait, peut-être encore plus qu’autrefois, et savoir qu’il ne pourrait jamais l’avoir le déchirait.
Le grec sentit quelques larmes couler sur ses joues. Il ne sanglotait pas mais ses lèvres se tordaient en une grimace douloureuse alors que quelques gouttes salées glissaient sur ses joues. Il les avait retenues toute la journée.
Cette sensation était atroce. Aimer quelqu’un tout en étant incapable de le toucher. Saga en avait assez fait, il se retenait lui-même de trop approcher le tibétain. Le jeune homme amnésique qu’il avait été ne pouvait le repousser, il n’était plus réellement Mû, mais maintenant, tout dans le tibétain le forçait à rester à sa place. Il avait trop de respect et trop honte de son comportement pour lui faire comprendre ses sentiments.
C’était impossible. Saga avait dépassé la limite une fois, il ne le ferait plus. Il cacherait son désir et finirait par l’oublier, en s’efforçant de rendre Mû heureux dans l’ombre…
***
Chapitre suivant ici. ;)
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