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''Souviens-toi'' by Ludi Chapitre 17 La nuit était tombée depuis longtemps, mais il y avait toujours autant de passants, dans la rue. Ils allaient et venaient sur les trottoirs, se protégeant tant bien que mal du froid. Mais ce n’était pas vraiment cette marée humaine déambulant dans les rues qui l’intéressait, loin de là. Mû sentait son corps voler, au-dessus de la foule, au-dessus des routes encombrées. Il n’avait pas froid, et ses yeux parcouraient le paysage s’étalant sous lui. Il aperçut un immeuble immense, très haut et recouvert de fenêtres qui luisaient comme des miroirs. Son corps se rapprocha de cette bâtisse, qui ressemblait à toutes les autres. Il traversa la vitre et ses yeux découvrirent une large chambre, ou plutôt une suite, illuminée par un grand plafonnier. Des hommes tous vêtus de noirs étaient présents dans la pièce, certains assis, l’allure princière, d’autres debout, comme des serviteurs. L’un d’eux attira son regard. Il était comme les autres, pourtant : les cheveux noirs et courts, les traits asiatiques. Mais quelque chose dans son visage lui rappela l’homme qu’il avait connu. Son regard était vide, il n’y avait plus la même combativité alliée à la sagesse dans ses yeux sombres. Mais son visage, ses traits de jeune homme… L’image se brouilla. Mû voulut s’accrocher, toucher le bras de cet homme, qui semblait si loin de tout. De ces inconnus qui l’entouraient, de cette chambre où il se tenait. Si loin de ce qu’il avait vécu, autrefois… Si loin de tout… *** Mû se réveilla, pris d’un terrible mal de tête. Sans ouvrir les yeux, il porta la main à son front et poussa un gémissement de douleur. Il avait l’impression que son crâne allait exploser. Il se demanda vaguement ce qu’il s’était passé la veille, mais il ne se rappela pas avoir bu de l’alcool ou d’être tombé quelque part, comme cela lui était déjà arrivé. Il ouvrit les yeux. La chambre était plongée dans la pénombre, sans doute à cause des épais rideaux tirés devant la fenêtre. Il faisait chaud et il était confortablement installé contre Saga. Et ce fut là qu’il se souvint de la nuit dernière : ils avaient fait l’amour. Mû sentit malgré lui ses joues rougir. Jamais il n’aurait imaginé un seul instant que faire l’amour était aussi… Il n’y avait pas de mot pour décrire ce qu’il avait vécu la nuit dernière. Il s’était offert à Saga, puis ce fut lui qui s’était allongé pour se donner. Mû se souvint avoir vu les étoiles, atteignant le septième ciel. Puis, il s’était endormi. Et il avait… rêvé… Il se souvint vaguement de son rêve. Une grande chambre, plusieurs hommes, et un asiatique parmi eux. Dohko. Dohko, avec son visage serein, ses cheveux brun froncé et ses yeux sombres. Dohko, le vieux maître, avec son regard terne et son visage neutre… La douleur dans sa tête s’accentua. Mû gémit à nouveau et ferma les yeux. Son esprit s’embrouillaient, des images affluaient, le frappant en plein fouet, comme les vagues se brisant sur les récifs. Il respirait rapidement, alors que les souvenirs oubliés lui revenaient peu à peu, sans qu’il ne puisse lutter. Tour à tour, il se sentit vide, comme si toute substance s’était échappée de son corps, puis il se sentit heureux en voyant le visage de Saga. Il vit ses blessures, Saga lui bandant la tête, sa voix qui résonnait sans cesse autour de lui, ses mains qui le sortaient de l’eau, ces baisers qu’ils avaient échangés… Et puis la chute. Le verre sur la table, un cri de Kiki, et la chute en arrière… Saga fut réveillé par de petits bruits. Il cligna des yeux, qui s’ouvrirent en grands quand il vit Mû se tenir la tête avec ses mains, gémissant doucement, en proie à un terrible mal de tête. De suite, Saga lui demanda ce qui lui arrivait, tout en lui massant le crâne, mais Mû était dans l’incapacité de répondre. Derrière sa main, il avait les yeux grands ouverts, revoyant comme un film les souvenirs de son amnésie. Il ne sentait pas l’inquiétude croissante de son amant, il ne voyait que ces rêves qui l’avaient tourmenté, ces rêves où il voyait ses compagnons d’armes. Les larmes perlaient à ses yeux tant il avait mal. « Mû ? Mû, tu m’entends ? Je vais te chercher quelque chose. » Mais le tibétain s’appuya de tout son poids sur Saga, qui ne pouvait bouger. Peu à peu, la douleur s’estompa. Mû poussa un soupir. Ça allait mieux, il avait moins mal. Il jeta un regard à Saga, qui semblait terriblement inquiet, mais son sourire le rassura à peine. « Je vais bien, ne t’inquiète pas. - Je vais te chercher un médicament. - C’est passé. Reste avec moi. - Tu me dis toujours que tu vas bien, même quand tu vas mal. - J’ai revu mes souvenirs. » Le regard du jeune homme partit dans le vague. D’une voix douce, il énuméra certains moments qu’il avait vécus durant son amnésie. Saga l’écoutait, caressant ses cheveux d’une main et son dos de l’autre. Mû ferma les yeux, se laissant bercer, tout en poursuivant le récit de ses souvenirs. Saga ferma les yeux à son tour, l’écoutant parler, revivant à son tour ces journées de bonheur. *** Saga regarda son thermomètre. Puis il poussa un soupir soulagé : la fièvre était bel et bien tombée. Kiki lui avait fait une peur bleue et ses inquiétudes venaient de s’évanouir. Sa fièvre était tombée et il semblait aller mieux. Rien n’aurait pu mieux le tranquilliser, même les explications de Mû. D’ailleurs, ce dernier n’avait pas osé lui avouer qu’il se téléportait beaucoup afin de s’entraîner et devenir fort, parce qu’il savait parfaitement que sa force serait principalement psychique, et aussi pour attirer son attention. « Je peux jouer à la Playstation ? - T’es pas malade, quand il s’agit de jouer. » Kiki lui tira la langue, tout en souriant. Il se sentait las et il en avait assez de sommeiller dans son lit. En plus, ses amis ne venaient pas le voir : Anthony était occupé par sa grand-mère, et Valentine était partie quelques jours chez la sienne. « Je m’ennuie un peu, Anthony et Valentine ne sont pas là. - Ils n’ont rien dit, quand tu leur as expliqué ? » Non, ils n’avaient pas dit grand-chose, tant ils étaient impressionnés. Il faut dire qu’ils étaient passés d’un modeste parc à la Tour Eiffel, puis du deuxième étage de la Tour Eiffel à la place entre les quatre pieds. Autant dire que le doute n’était plus admis, Kiki n’était pas fou. Vu ce qu’ils avaient vécu, c’étaient les deux enfants qui auraient pu passer pour des fous. Ils en voulurent seulement à Kiki de ne leur en avoir jamais parlé. Mais c’était la faute à Saga, il le lui avait interdit. « Evidemment, c’est de ma faute… - C’est toi l’adulte. » Pendant un instant, Saga imagina la situation à l’envers : il était l’enfant et Kiki l’adulte. Nan, mauvaise image… « Bon, je te laisse. » Saga alluma la télévision, la Playstation et tendit la manette à Kiki. Puis, il sortit de la chambre. Il descendit les escaliers et entendit une voix dans le salon. Mû semblait discuter avec quelqu’un mais Saga n’entendait que lui. Il fronça les sourcils, puis il comprit, quand il le vit dans son fauteuil roulant, tenant le combiné du téléphone près de son oreille. Il ne sembla même pas remarquer sa présence. « Mû ? À qui tu parles ? » Le tibétain leva alors les yeux vers lui et chuchota « Rhadamanthe », tout en posant sa main sur le micro du téléphone. Saga acquiesça mais se demanda si c’était vraiment une bonne chose : déjà que Kanon commençait à pervertir Mû avec ses commérages, si maintenant Rhadamanthe s’y mettait… Enfin bon, lui-même n’était pas mieux dans le genre, pensa-t-il en rougissant. La nuit qu’ils avaient passée ensemble avait été fantastique. Bon, certes, tous deux avaient été pris au matin d’une certaine douleur à l’arrière-train, qui n’était guère agréable, mais bon, c’était le maigre prix à payer pour cette étreinte fougueuse qu’ils avaient partagée. C’était bien meilleur que toutes les fois où il avait couché avec quelqu’un. D’ailleurs, jamais il n’aurait pensé que la nuit dernière se serait passée ainsi, vu les questions assez intimes de Mû. Enfin, il n’avait rien à lui cacher. Tout cela était du passé. Il aimait Mû au-delà des mots, et c’était sans doute pour cela que cela avait été si déroutant, et pas seulement parce que Saga avait été en-dessous pour la première fois de sa vie. Mû raccrocha. Puis, il fit rouler son siège jusqu’à la table basse. Saga ne put résister à son regard de chien battu : il avait la flemme de se battre bec et ongles pour s’avancer vers le canapé et s’y asseoir convenablement. Une fois de plus, Saga le souleva et le posa sur le canapé, ce qui arracha une grimace au Bélier. Puis, il prit place à côté de lui, tout en souriant. « Encore mal aux fesses ? - Tu n’as plus mal, toi ? - Pas tant que ça. Mais cette douleur est normale, elle va passer. - Pourquoi tu n’as jamais été en-dessous, avec les autres ? - Tu as de ces questions, toi… - Connor n’était du genre à se laisser dominer. Saga, j’étais peut-être jeune, mais je savais déjà comment ça fonctionnait. » Saga avait oublié à quel point le Sanctuaire d’Athéna était archaïque. Les chevaliers se devaient de se battre pour leur déesse, c’était leur devoir, et les apprentis étaient tous formés dans cette optique, dans un environnement froid et sans aucun amour, à part celui qu’ils devaient éprouver pour leur déesse. Ainsi, les jeunes hommes et femmes cherchaient tous, à un moment ou à un autre, à combler ce manque d’affection. De façon plus ou moins… exhibitionniste. « En plus, on ne peut pas dire que ton maître ait été discret dans sa vie amoureuse. - Tu n’as jamais vécu avec lui. Bref, pour en revenir à Connor, je n’ai jamais été passif parce que, pour être franc, ça ne m’intéressait pas. J’étais jeune, puissant, et je ne voulais pas être en-dessous. Je ne vois pas où est le mal. - Nulle part, je suis seulement étonné. Et… ça m’a ému… hier… » Il avait les joues rougies et se massait la nuque tant il était gêné. Saga fondit sur ses lèvres et l’embrassa tendrement, lui transmettant tout l’amour qu’il éprouvait pour lui. Mû enroula ses bras autour de son cou, l’attirant plus près de lui. Saga le renversa sur le canapé, s’installant sur lui. Mû sentait tout son corps sur lui, ses mains voyageant lentement sur lui. Soudain, Mû brisa le baiser, surprenant Saga, une lueur de lucidité dans le regard. « Quelle heure est-il ? - Pourquoi ? - C’est important, dis-moi quelle heure il est. » Saga regarda sa montre : dix heures quarante cinq. « Bon, bah il ne te reste plus qu’à mettre tes chaussures et à aller chercher Rhadamanthe. - Pardon ?! - Il me téléphonait depuis son avion, il doit arriver à onze heures six, précisément. Il m’a dit que si tu ne venais pas le chercher, il ne verrait pas Kanon de tout son séjour. Ton frère t’en voudrait énormément. » Saga poussa un grognement. Enervé et coupé dans son élan, il se leva. Sans embrasser son amant, qui aurait quand même pu le prévenir plus tôt, et en maudissant les amours de son frère jumeau, il disparut quelques minutes plus tard, à bord de sa voiture, allant chercher ce crétin de Rhadamanthe qui aurait pu le prévenir de son arrivée bien avant. Et cela sans se douter que Mû, allongé dans le canapé, faisait une liste mentale de toutes les livres qu’il aimerait lire. Après tout, il avait gagné son pari : chauffer Saga et le prévenir après que Rhadamanthe l’attendait à l’aéroport. *** Il ne savait pas si Mû avait gagné le pari, mais ce dont il était certain, c’était que Saga n’avait pas du tout l’air ravi de s’être déplacé si loin de chez lui. Il fut pourtant très poli avec Rhadamanthe qui ricanait intérieurement : Mû menait Saga par le bout du nez. Intéressant comme ces deux hommes avaient pu se mettre ensemble aussi facilement. Rhadamanthe était certain que Mû y était pour beaucoup, Saga se torturait trop l’esprit pour se lancer de lui-même dans cette relation. Le britannique avait toujours pensé que les hommes les plus manipulateurs étaient ceux qui avaient des visages d’ange… Alors qu’ils montaient dans la voiture, Saga demanda à Rhadamanthe ce qu’il pouvait bien faire à Paris un jour pareil. Nous étions le vingt-huit décembre et l’ancien spectre n’avait pas prévu de descendre en France avant la mi-janvier. C’était du moins ce qu’il leur avait dit la dernière fois qu’il l’avait vu. Rhadamanthe lui raconta alors qu’il avait passé les fêtes de Noël avec sa famille, et les ramifications étaient assez longues. D’ailleurs, on avait beaucoup parlé de Lys et de son amant mystère qui était enfin venu à Paris, même si personne ne l’avait vu. On avait aussi causé de ses jumeaux qui naîtraient dans les mois à venir. Tout le monde avait envie de voir à quoi ils ressemblaient et, surtout, même si ce n’était pas explicite, comment Mr Taylor allait réagir en rencontrant son futur gendre. Eaque avait fait une apparition assez brève, ne restant que pour le déjeuner. Il avait refusé que Corinne l’accompagne, ou sinon ils auraient été harcelés et n’auraient jamais pu quitter cette maudite réception. Il s’était donc réfugié auprès de Rhadamanthe, qui l’avait accueilli avec sa bonne humeur habituelle, et tous avaient eu du mal à retenir leurs éclats de rire en entendant tous ces cancaniers s’interroger sur le couple de Lys. Quand le père allait voir Aioros, il allait bien leur faire un infarctus : bien qu’étant un homme aimant et responsable, Aioros n’avait absolument aucun diplôme. Apparemment, Lys songeait à en faire son interprète particulier. Il avait beau ne pas avoir de diplôme, il parlait couramment au moins cinq langues. C’était ce que Kanon avait dit à son amant, la veille. Enfin bref, il s’était ennuyé comme un rat mort avec Eaque, qui lui parla de sa fantastique petite amie qui devait l’attendre à l’hôtel, s’ennuyant de lui. Saga ne put s’empêcher de pouffer aux singeries du britannique qui imitait un Eaque dégoulinant de bons sentiments. Ah l’amour, quand tu nous tiens, songea-t-il intérieurement d’un air moqueur. Le grec demanda des nouvelles de son père, Rhadamanthe soupira : le vieux n’avait toujours pas abandonné l’idée de se faire installer des sièges mobiles dans les escaliers du manoir. Il s’était trouvé une nouvelle lubie, aussi : connaître Kanon. Pour il ne savait quelle raison, ce vieillard sénile avait compris qu’il y avait plus que de l’amitié entre lui et Kanon et il tenait absolument à rencontrer « ce charmant jeune homme ». Rhadamanthe avait beau lui dire que Kanon n’était pas tout jeune, ce à quoi Saga s’offusqua car il n’avait que trente ans, et qu’il était loin d’être charmant, autrement dit, gentleman, mais son père ne lâchait pas prise : si quelqu’un avait su se faire aimer de son fils, il voulait le rencontrer ! « Ton père n’a rien contre… - Pas vraiment. Il aurait sûrement préféré que je me trouve une femme. Mais bon, on ne peut pas dire que Kanon soit féminin… - Dans son comportement ou physiquement ? - Les deux. Entre nous, se raser le matin, c’est pas très féminin. » D’ailleurs, Kanon n’était pas au courant de sa visite. Rhadamanthe avait décidé de passer le nouvel an avec eux. Son père s’offrait une petite virée avec son frère en Suède et son fils n’avait pas du tout, mais alors pas du tout envie d’aller là-bas. Il devait faire un froid de canard et il grelottait déjà assez chez lui pour ne pas aller se geler les miches dans ce pays à l’autre bout du monde. Et puis, mine de rien, Kanon lui manquait… Mais ça, il ne le dit pas à Saga, même si ce dernier le devina aisément. Il y avait un peu de circulation et ils mirent un certain temps avant d’arriver à la maison. Saga songea qu’il n’aurait même pas à préparer la chambre d’amis, Rhadamanthe allait sûrement dormir avec Kanon. D’ailleurs, cela lui fit bizarre d’imaginer son frère dormir tranquillement dans les bras de Rhadamanthe. Il faut dire qu’il avait un peu de mal à imaginer son jumeau en couple, lui qui n’avait jamais eu la moindre attirance pour qui que ce soit depuis qu’ils étaient revenus sur terre… Et puis, on ne pouvait pas dire que Rhadamanthe était quelqu’un de « normal »… La voiture entra dans le garage et s’immobilisa. Saga tourna la clé et la fourra dans sa poche avant de sortir du véhicule, Rhadamanthe à sa suite. Ce dernier ouvrit le coffre pour récupérer sa valise, qui avait l’air assez lourde. Saga ferma le garage et ils entrèrent dans la maison. Sayuri leur sauta dessus comme la misère sur le monde, battant la queue et leur faisant joyeusement la fête. Saga commençait à la connaître, cette canaille, et son excitation n’était pas seulement due à Rhadamanthe mais aussi parce qu’elle avait une envie très pressante… « Bon, je vais la promener. - Je t’accompagne ? - Si tu veux. » C’était la voix de Mû, et il semblait décidé à prendre un peu l’air. Rhadamanthe passa dans le salon et salua Mû en lui serrant la main. Ce denier lui fit un léger sourire, tout ce qu’il y avait de plus innocent, et Rhadamanthe comprit qu’il allait devoir sortir son porte-monnaie. Mouais, Mû avait un air trop angélique pour qu’il n’ait rien à se reprocher. Puis, sans un mot de plus, Rhadamanthe, bon perdant, monta sa valise à l’étage, dans la chambre de Kanon, qui était un peu, beaucoup, en bazar. Saga passait l’aspirateur mais il ne touchait à rien, ayant laissé tomber l’idée de faire rentrer les préceptes du ménage à son frère adoré. Mais Rhadamanthe allait y remédier… *** « Je suis rentré !! - Merci, on avait remarqué. » Kanon s’arrêta net sur le pallier. Puis, à la vitesse de la lumière, il retira ses chaussures en cuir cirées, balança sa veste sur le porte-manteau et fonça dans le salon, où Rhadamanthe, confortablement assis dans le canapé, semblait l’attendre. Un immense sourire étira les lèvres pleines du grec, qui ne se demanda même pas pourquoi il était là. Alors qu’il fonçait vers lui, le voyant se lever pour l’accueillir dans ses bras, il réalisa à quel point il lui avait manqué. Ses bras enserrèrent son cou, tandis que ceux de Rhadamanthe enlaçaient ses hanches. Il respira son odeur, ce parfum qui lui avait manqué, sans qu’il ne s’en rende vraiment compte. Il était habitué à l’appeler, à le voir peu souvent, et il rejetait ce besoin de le ressentir près de lui. Mais en cet instant, il avait l’impression de se sentir à sa place. Bon Dieu, que cela faisait du bien… « Je t’ai manqué ? - Crétin… » Avait-on idée de penser des choses pareilles, songea Kanon en glissant sa main derrière sa nuque… *** Il faisait très froid dehors. La température devait frôler zéro degré, et Sayuri, marchant devant eux, semblait trembler un peu. Saga poussait le fauteuil roulant, où Mû était installé, emmitouflé dans son manteau épais, une échappe enroulée autour de son cou. Un vent frais soufflait et Mû ferma les yeux quelques instants. Il revit les paysages de Jamir, les températures difficiles tant elles étaient basses, la neige qui tombait du ciel, saupoudrant le sol d’une couche épaisse, moelleuse et gelée. Ces montagnes si hautes, l’air rare et difficile à respirer, ces tempêtes incessantes qui les maintenaient à l’intérieur de leur domaine… « Sayuri ! Viens par ici ! » Mû rouvrit les yeux. Ils étaient arrivés dans un petit parc. Celui où Kiki et ses amis avaient disparu pour se retrouver sur la Tour Eiffel. Il eut un léger sourire en repensant à cet évènement. Saga avait tellement paniqué, ce jour-là… Épuisé, Kiki n’avait fait que dormir pour se remettre de cette petite mésaventure. Si Mû ne s’était pas inquiété, cela n’avait pas été le cas de Saga qui s’était fait un sang d’encre pour l’enfant. Un enfant que lui et Kanon avaient pris avec eux, quand il avait quitté le Sanctuaire. Quitté pour retrouver son maître, et du jour au lendemain, ses pouvoir s’amenuisèrent, pour enfin disparaître, le laissant seul et sans aucune ressource. Il fut le seul à quitter le Sanctuaire. Personne ne le fit avant lui, du moins, même s’il était persuadé que Shina l’avait quitté. Mû l’avait interrogé, même si Saga et Kanon l’avaient déjà fait avant lui. Il lui révéla qu’au Sanctuaire, les avis étaient mitigés : il y avait ceux qui voulaient parcourir le monde pour retrouver chez chevaliers d’or, s’ils étaient vivants, et d’autres qui étaient persuadés qu’ils étaient tous morts devant le Mur des lamentations. Shun, extrêmement fragile, gardait le lit, veillé par Seiya. Ikki l’avait fait aussi, souhaitant protéger son petit frère, mais la réincarnation d’Hadès voulut partir à la recherche des chevaliers d’or, persuadé qu’ils étaient en vie. Ikki trouva cette idée stupide, de même pour Hyoga, et même Shiryu. Ils les avaient vus mourir devant le Mur, ils n’existaient plus. Seiya se révolta alors : comment savoir si personne ne cherchait ? Saori trancha la question : ils étaient tous morts. Point à la ligne. Ce fut alors au tour de Kiki de protester : peut-être que son Maître était vivant, et il voulait le retrouver. Shina se mit de son côté. Il comptait sur Marine, mais celle-ci, anéantie par la disparition d’Aiolia, ne pouvait croire qu’il était vivant. Leur sacrifice n’avait pas été vain, et ils y avaient perdu la vie. Pourquoi chercher à raviver ces douleurs ? Kiki décida de partir. Shun voulut en faire de même mais il était trop malade pour se lever, malgré tous ses efforts. Seiya engagea une lutte acharnée contre Saori et défia même son autorité en quittant le Sanctuaire, mais il ne demeura pas longtemps au-dehors, la santé de Shun s’était considérablement dégradée après son départ. Il fut donc forcé de rester au Sanctuaire pour veiller sur lui, le jeune homme ne supportant plus la présence de son frère et des autres. L’enfant demanda à Saori de s’en aller, car lui ne servait à rien au Sanctuaire : il ne pouvait entraîner d’apprentis, en étant un lui-même, et personne à soigner. Saori lui dit alors que, s’il partait, il ne pourrait plus jamais revenir. L’enfant crut qu’elle le bannissait. Il en fut blessé. Mais il quitta tout de même le Sanctuaire. Il tenta de revenir, malgré l’interdiction. Il ne réussit jamais à y remettre les pieds avant que ses pouvoirs ne disparaissent complètement. Kiki était sans doute le seul à avoir quitté le Sanctuaire, mais il avait des doutes pour Shina. Elle désirait ardemment quitter le Sanctuaire pour retrouver les chevaliers d’or, pour être certaine qu’ils n’étaient pas vivants, et elle avait assez de trempe pour quitter le domaine contre l’avis de sa déesse. Mû avait été étonné : Shina aimait Seiya, il avait vu son visage, et de toute manière, elle avait été charmée par sa virilité, son courage sans faille. Sa nature même de chevalier. Et là, Kiki avait eu un léger sourire. « Tu sais, c’est pas pour rien qu’il est revenu pour Shun. Il était amoureux. » Soudain, Saga arrêta le siège et s’assit sur un banc gelé. Tous deux regardèrent Sayuri renifler l’herbe maigre qui tapissait les contours du petit parc. Leurs genoux se touchaient, et quand leurs regards se croisèrent, ils eurent un léger sourire. Saga ne put que se sentir attendri à la vue de son jeune amant, ses joues rosies par le froid et tout emmitouflé dans son épais manteau brun et son écharpe blanche. Il avait natté ses cheveux mauves qui retombaient sur son épaule en une longue tresse lavande. Saga attrapa doucement les mains nues de Mû, que ce dernier avait coincées entre ses jambes, et il les réchauffa entre les siennes, munies de gants. Mû se pencha vers lui et l’embrassa doucement. Les lèvres de Saga étaient froides sous les siennes mais il savoura ce contact tendre. Le grec butinait ses lèvres doucement et leur tendre échange cessa quand Saga senti la tête de Sayuri sur sa cuisse. Elle le regardait avec des yeux de chien battu, l’air de dire « C’est quand qu’on rentre ? ». « Je crois qu’elle veut rentrer. - Je ne crois pas, j’en suis sûr. » Mû leva les yeux vers le ciel. La neige s’était remise à tomber, des petits flocons de coton qui glissaient dans les airs souplement. Certains se réfugièrent dans la chevelure bouclée de Saga, sur son écharpe rayée et sur son manteau sombre. Sur son visage, on pouvait y lire un apaisement non feint, et dans ses yeux, un amour incommensurable. Mû le trouva beau. Plus que beau. Un léger sourire se forma sur ses lèvres tandis que Saga se penchait vers lui, cueillant ses lèvres froides, un peu gercées. Il l’embrassa tendrement, chastement. Il sentit la main du jeune homme s’échapper des siennes et glisser sur sa joue, la caressant du dos de la main, effleurant ses boucles bleues, plaçant une mèche derrière son oreille. Des gestes si simples qui leur semblaient si familiers. Comme s’ils les faisaient depuis longtemps… Ils se séparèrent. Un peu. Saga planta son regard dans les yeux bleus du tibétain, et il chuchota quelques mots, de la buée blanche s’échappant de ses lèvres. « Je t’aime. » Ces mots sonnaient si doux à ses oreilles. Mû ne put que sourire, à la fois ému, comme à chaque fois qu’il les disait, et amusé. « Je sais. » Saga fit « non » de la tête, et il replaça une mèche mauve derrière son oreille, en profita pour caresser la rondeur de sa joue, d’abord avec le dos de ses doigts, puis avec son pouce. « Non, tu ne peux pas savoir. » Il ne pouvait savoir à quel point son amour pour lui était puissant. Il grandissait de jour en jour, et Mû, cet enfant qu’il avait vu s’épanouir au Sanctuaire, cet adolescent rebelle, cet homme puissant qui l’avait défié, cet être malade sans réaction au fond de son lit, Mû, tout simplement, devenait sa raison de vivre. Le tibétain ferma les yeux, les rouges roses, et il sentit Saga coller son front contre le sien. Ses mains blanches étaient blotties entre celles gantées du grec. En cet instant, il se sentit heureux. Serein. Et heureux. *** Suite du chapitre ici. :)
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