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''Souviens-toi'' by Ludi / Didi Gemini Chapitre 1 Ses yeux étaient rivés sur l’écran de l’ordinateur. Son menton posé au creux d’une main, les doigts de l’autre allongés sur les touches noires du clavier, il suivait les petites lignes sombres, cherchant une quelconque faute d’orthographe, de syntaxe ou de frappe. De fines lunettes étaient posées sur son nez, et ses longs cheveux, attachés par un élastique, ondulaient dans son dos, encadrant son visage masculin par deux vagues bleutées. C’était un bel homme, qui avait déjà atteint sa trentième année. Pourtant, il faisait plus jeune, malgré cette maturité et cette richesse intellectuelle dont il pouvait faire preuve. Un air doux flottait habituellement sur son visage, et beaucoup connaissaient cet homme sorti de nulle part, aux manières civilisées et à la conversation bien agréable. Absorbé par la relecture de son chapitre, il entendit à peine la porte s’ouvrir, en bas. Par contre, la voix qui s’éleva dans la maison, grave et forte, le sortit brusquement de son travail. « Saga !! C’est moi ! T’es où ? - À ton avis ? » Un soupir passa entre ses lèvres qui esquissèrent un sourire. La main sur la souris, Saga enregistra son travail et ferma la fenêtre, puis retira ses lunettes qu’il posa à côté du clavier, pour se tourner enfin vers la porte de sa chambre. Son frère montait les marches de l’escalier, il entra bientôt dans la chambre aux murs tapissés de bleu, pour se laisser tomber sur le grand lit qui trônait au milieu de la pièce. « Je suis crevé ! - Je vois ça. C’est si fatiguant de faire les boutiques ? - Avec une nana bourrée d’hormones, oui ! Déjà que d’habitude, c’est limite, mais là… - Oh, arrête, elle attend un bébé, c’est normal qu’elle soit toute excitée. Je serais pareil à sa place. - Tu peux pas comprendre, tu l’as pas comme patronne. D’ailleurs, elle a toujours pas voulu me dire qui était le père ! - On ne le saura peut-être jamais. » Kanon grogna. Depuis le temps qu’ils travaillaient ensemble, elle aurait pu faire un effort, quand même. C’est pas comme s’il allait le répéter à tout le monde. Bon, il y aurait juste Saga, mais lui aussi savait garder sa langue dans sa poche, c’était une vraie tombe quand il le voulait. Le grec poussa un soupir, en pensant à sa virée dans les magasins en compagnie de sa patronne tout émerveillée de ces vêtements et accessoires pour bébés. Et lui qui la croyait frigide… « Sinon, le gamin est pas rentré ? - Non, pas encore, il est chez Anthony. - Ah bah oui, c’est vrai. - Kanon, mais quelle mère irresponsable tu fais. - Non, mais ça va, oui ?! » Saga éclata de rire. Un rire clair qui aurait semblé irréel, il y avait quelques années. Kanon se renfrogna, il n’aimait pas qu’on se moque de lui comme ça. Surtout quand il s’agissait du gamin… Voici deux ans qu’ils étaient revenus. Sur Terre. À Athènes. Seuls, tous les deux, abandonnés à la rue, sans aucun moyen de survie. Leur bonheur avait été de se retrouver ensemble. Nombres de difficultés s’étaient présentées à eux, et les surmonter avait été difficile. C’était comme s’ils étaient tombés dans une autre dimension, loin du lieu fermé du Sanctuaire d’Athéna ou de Poséidon. Petits boulots et petits boulots. Subsister fut difficile, malgré leur envie de vivre. Athéna, ils ne lui gardaient pas rancune. Tous deux avaient conscience qu’ils ne méritaient pas de vivre, à cause de leur passé, et oublier cette ombre de leur vie s’était révélé impossible. Saga et Kanon avaient réduit le fossé qui les séparait à néant, accumulant les disputes et les réconciliations, qui les rendaient plus forts. Il avaient tiré un trait sur le passé, trace indélébile inscrite dans leur esprit, pour aller de l’avant. Deux mois après leur retour sur Terre, Saga s’était trouvé un travail plutôt stable dans une boutique. Kanon était devenu serveur dans un bar. Travaillant durement, les deux hommes purent louer un appartement, certes très modeste qui ne comportait qu’une chambre, mais partager le même lit n’était pas ce qui les dérangeait le plus, avoir un toit était le plus important. Une vie privée, les jumeaux n’en avaient pas. Saga ne fut jamais tenté par les clients qui passaient dans la boutique de son patron, un ivrogne qui le forçait à tout faire. Kanon ne fut jamais tenté par ces filles aux décolletés plongeants qui venaient le mâter au bar. L’un avait l’autre, et cela leur suffisait amplement. Pour le moment. Leur vie changea vraiment quand ils le découvrirent, à un coin de rue, les vêtements sales, les joues humides, le corps gelé par l’hiver. De sa vie, Kanon n’avait jamais vu ce gamin. Il lui était inconnu, ce qui n’était pas le cas de Saga, qui ne comprit pas, en le voyant là, épuisé, tremblant de froid et de peur. Un enfant aux cheveux bruns (roux, non ?), des yeux bleus, et deux points azur dessinés sur son front. Le disciple de Mû. D’abord, Kanon refusa. Non, ils ne pouvaient accueillir ce gosse sorti de nulle part, ils n’avaient pas les moyens ni de temps à lui accorder. Mais Saga insista. Ils ne pouvaient le laisser à la rue. Ne pouvait-il pas repartir au Sanctuaire, prévenir les autres ? Non, il n’en était plus capable. Kiki le leur fit comprendre. C’était sans doute à cause de la dépression. Ses capacités de télépathie et de téléportation avaient disparu avec le temps. La perte de Mû avait été un coup trop dur pour lui, un enfant de huit ans. Ignorant les autres, il était parti à sa recherche. Sans résultat. Et il se retrouvait là, affamé et frigorifié. Au final, le gamin resta avec eux. En vérité, il fut une partie intégrante de leur vie. Quand il reprit des forces, il demeura à la maison. Comment inscrire un enfant dont ils ne connaissaient ni le nom ni l’origine dans une école grecque ? Kiki ne put que rester chez eux. Lisant, se promenant, regardant la télévision. Il les accueillait, le soir. Les remerciant tous les jours de l’avoir amené dans leur « maison ». « Arrête de te moquer de moi ! - Ça fait pourtant presque une semaine que Kiki nous parle de ça. - Et alors ? C’est pas moi son tuteur, je suis pas sa mère ! » Là, Saga fut piqué, il jeta un regard froid à son frère, qui éclata de rire à son tour. Chacun son truc. À la maison, les rôles s’étaient répartis presque naturellement. Kanon faisait l’homme, Saga la femme. Le bar où il travaillait n’était pas très bien fréquenté, et plus d’une fois, on lui proposa des aiguilles ou de la poudre, mais Kanon refusa à chaque fois. Jamais il ne se laissa tenter. Un jour, une femme entra dans l’établissement, seule. C’était une belle femme, mince, une jolie poitrine, les cheveux d’un blond naturel et plutôt longs, un visage séduisant. Kanon se rappellerait toute sa vie de sa tenue, un tailleur gris perle, une veste et un pantalon qui devaient coûter les yeux de la tête, avec des chaussures assorties. Pourtant, elle passa inaperçue. Kanon finit par la quitter des yeux, revenant à sa tâche. Et c’est là qu’une bagarre se déclara. On y était habitué, des ivrognes, ou des jeunes se bastonnaient pour pas grand chose. Sauf que ça dégénéra. Des cris, des tables renversées, des chaises fracassées, les bouteilles se brisant, se déversant sur le sol. Une clope qui tombe. Le feu. Kanon s’enfuit du bar sans demander son reste. Mais il ne put le quitter sans emmener cette drôle de femme, qui s’était évanouie. Une chaise l’avait percutée, sa tête avait cogné contre le bar. Un peu de sang coulait de sa tempe. Sans réfléchir davantage, il rentra chez lui, la blonde dans les bras. L’idée d’aider à éteindre le feu lui était venue, mais il n’avait pas de papiers, et travaillant au noir, cela se serait mal terminé pour lui. Il fallait croire que Kanon était chanceux. Tellement, qu’il s’était plus d’une fois demandé ce qu’il avait pu faire pour tomber une nana pareille. Cette femme, Lys Taylor, était une riche femme d’affaires, qui dirigeait les affaires de son père, trop vieux pour s’en charger. Elle devait rencontrer quelqu’un dans ce bar, mais avec la bagarre, c’était plutôt raté. Ils la gardèrent chez eux pour les nuits. Elle remercia les jumeaux pour leur hospitalité. Un mois plus tard (un peu rapide, peut-être, un mois ? Même si c'est un ex-gold aux capacités extraordinaires, je dirais plutôt au moins 2 voire 3 mois. Qu'en penses-tu ?), Kanon devint son adjoint. Il fut employé d’abord en remerciement, ou dédommagement, puis monta les échelons. Séduite par son esprit, sa faculté de raisonner et d’apprendre aussi vite, la jeune femme finit par le prendre sous son aile, lui apprenant les ficelles du métier, ce à quoi Kanon se fit très rapidement. Il aimait sa fonction, bien qu’il soit sous les ordres d’une femme, qui semblait lire en lui, devinant ses mensonges et presque ses pensées. Bien sûr, elle lui posa des questions sur son passé, il avait vingt-huit ans, et aucune expérience en terme de travail. Pourtant, elle n’insista pas devant ses réticences. Kanon fut bientôt capable de gagner suffisamment d’argent pour que Saga arrête de travailler, et surtout, pour qu’il aille faire soigner ces foutus problèmes de cœur qui sévissaient depuis un moment. Il eut une petite opération qui fut une réussite. Lys, prise d’une grande affection pour cette petite famille, se débrouilla pour leur fournir des papiers, à eux deux et à l’enfant qui, après un déménagement vers la France où elle vivait, put rentrer dans une école privée où il suivit des études. Ce fut difficile au début, surtout à cause du français dans lequel il avait quelques difficultés, mais Mû avait été un très bon professeur. À crédit, Kanon put acheter un pavillon, leur faisant oublier leur vie de misère à Athènes. Ils s’étaient installés dans la banlieue parisienne, loin de l’agitation de la capitale. Kanon travaillait beaucoup, mais son travail le passionnait, même s’il se plaignait de sa patronne parfois peu raisonnable. Saga, qui était aux yeux de la loi le tuteur de Kiki, resta chez eux, se consacrant à ce qui l’avait toujours passionné : la littérature. « Enfin bref. Quand est-ce que vous partez pour l’Espagne, finalement ? - Juste après la Toussaint. Le deux, et nous serons de retour le quatre. - Tu vas pouvoir emmener Kiki, alors. - Ah non !! - Lys lui a promis. - Comment ?! - Je t’assure. Tu vas les avoir tous les deux dans les pattes. » Saga eut un sourire amusé en voyant l’expression exaspérée de son jumeau. Il allait avoir quelques jours de liberté, ça ne lui ferait pas de mal. Kiki était adorable, mais il avait besoin de tranquillité pour finir son roman, et l’enfant était loin d’être casanier. On frappa à la porte. Les jumeaux se levèrent, alors que le portable de Kanon sonnait. Il poussa un soupir à fendre l’âme et le porta à son oreille, alors que son frère descendait les escaliers pour aller ouvrir. Tout sourire, Kiki, du haut de ses dix ans, lui sauta au cou pour l’embrasser. Saga lui rendit son étreinte, serra la main de la maman d’Anthony et l’invita à rentrer boire un café, ce que la jeune femme déclina poliment, son fils l’attendait à la maison, et ils recevaient du monde ce soir-là. Avant de refermer la porte, Saga remercia la mère de famille d’avoir reçu Kiki chez elle, elle répondit que ce n’était rien, l’enfant était adorable. À peine rentré, Saga dû subir le bavardage incessant de l’enfant qui lui raconta sa journée en long, en large et en travers, faisant rire par instant l’adulte. Saga avait cessé de s’étonner, il avait de plus en plus le comportement d’un père ou d’une mère à l’encontre de Kiki, et il avait fini par ignorer Kanon quand il se moquait de lui parce qu’il demandait au gamin s’il avait bien fait tous ses devoirs. Kanon entra à son tour dans la pièce, Kiki lui sauta dessus, ce qui fit grogner, comme à son habitude, le grec qui le prit sur son épaule comme un sac à patates. Kiki se mit à crier, l’adulte l’ignora superbement. « Saga, faut qu’on aille à l’hôpital. Robert s’est cassé la jambe tout à l’heure, il parait qu’il souffre le martyr. - C’est qui, Robert ?? - Un collègue. - T’as trop de collègues ! - C’est Lys qui t’a appelé ? (c'est Kiki ou Saga qui parle ? Si c'est Saga, il faut remonter la phrase à la ligne du dessus car sinon, on n'arrive pas à suivre ! Et si c'est Kiki, je pense qu'il vaudrait mieux le préciser, pour la même raison) - Ouais, elle vient nous chercher. - J’espère que ce n’est pas trop grave… - T’inquiète pas, il va bien. C’est une force de la nature, ce gars-là. - Je peux venir ?? (je suppose que c'est Kiki ?) - Si ça peut te faire plaisir. - Va ranger tes affaires avant. » Kanon fit descendre le gosse qui partit chercher son cartable pour l’emmener dans sa chambre, à l’étage. *** « Ah la la, beaucoup d’histoires pour pas grand-chose. - Sympa pour lui, il a la jambe cassée. - Je me suis pété le bras quand j’étais adolescente, j’en ai pas fait tout un plat. Ma mère s’en est occupée à ma place. » Lys poussa un soupir, levant les yeux au ciel. Ah, ces hommes, toujours à jouer les virils quand ils étaient en bonne santé, mais de vraies chochottes quand ils se blessent le petit doigt. Certes, c’était la jambe qui avait été blessée, mais tout de même, il y avait pire. « Ce n’est jamais agréable de se casser la jambe. - Quand même, Saga… Il s’est jamais cassé la jugulaire, ça se voit. - Parce que tu t’es cassée la jugulaire, toi ? - Ouais. Une baston qui a mal tourné. - T’es allé dans un lycée pour riches, t’as fait de très bonnes études et tout ce qui va avec, mais tu as trouvé le moyen pour te bagarrer. - Suis pas une p’tite fille sage. » La blonde fit un sourire innocent à son adjoint qui leva à son tour les yeux au ciel. Saga pouffa, regardant cette belle femme qui marchait entre eux deux. Elle était plutôt grande, la taille fine, ou du moins l’avait-t-elle eue, car ce n’était plus le cas depuis qu’elle était enceinte. Ses cheveux blonds glissaient dans son dos, tombant en mèches dorées çà et là. Son visage souriant était agréable à regarder, mais le grec se doutait qu’il pouvait néanmoins être effrayant. Kanon lui racontait souvent comment se passaient leurs rendez-vous, et plus d’une fois, il lui avait décrit le visage froid et inexpressif de sa chef quand elle était vraiment sérieuse. Son regard perçant faisait froid dans le dos, en particulier quand elle était énervée, car la jeune femme avait la colère froide, rien ne transparaissait sur son visage mais tout était dans ses yeux azur. Kanon lui avait bien dit que, bien que Saga ne la voie qu’avec un sourire sur le visage, c’était une femme d’affaires, aussi redoutable et froide qu’un homme pouvait l’être. La première comparaison qui lui était venue à l’esprit, c’était l’italien, ce gamin entraîné par le chevalier du Cancer. Lys avait, en quelque sorte, son regard, ses airs cyniques, ironiques. Saga avait été étonné, il avait du mal à imaginer la blonde en Masque de Mort féminin, mais son frère lui assurait qu’elle faisait froid dans le dos. Il trouvait même étonnant qu’elle ait pu faire confiance à quelqu’un comme lui, et il n’avait pas sa langue dans sa poche avec sa patronne. Mais peut-être était-ce ce dont elle avait besoin, quelqu’un avec qui se prendre la tête par moment, quelqu’un pour la contredire et lui remettre les pieds sur Terre. En tout cas, c’était une femme agréable, du moins pour Saga qui se sentait très redevable envers elle, pas vraiment côté argent, mais plus sentimentalement, ce qui était également le cas de son jumeau. Ce n’était certes rien, mais souvent ils l’invitaient à dîner chez eux. La blonde semblait heureuse de passer une soirée loin des affaires et de sa famille, dont, étrangement, elle semblait être devenue le chef depuis que son père lui avait laissé ses affaires. « Enfin… je suis crevée ! - Tu restes, ce soir ? - Oh oui !! Allez, Lys, dis oui !! - Désolé mon cœur, j’ai un bon dîner en famille bien ennuyant prévu pour ce soir. » Lys adressa à l’enfant un sourire désolé, si elle avait pu venir, elle l’aurait fait, mais elle ne pouvait s’échapper de ce dîner qui avait lieu deux vendredis par mois. C’était une tradition familiale, la jeune femme avait toujours connu ces longs dîners de fin de semaine où toute la famille se rassemblait pour parler de tout. Lys en avait appris des vertes et des pas mûres, lors de ces réunions. « Ces dîners du vendredi… tout le monde y sera ? - Ouais. Père a hurlé au scandale la dernière fois, Jean n’avait pas pu se libérer. Je suis sûre qu’il ne voulait pas me voir, il a pas aimé quand je l’ai remis à sa place le mois dernier. - T’as beaucoup de frères et sœurs ? - Kiki, ça ne te regarde pas. - Laisse, Saga. J’ai quatre frères et deux sœurs. - Ah bon ?! - Ta mère était une pondeuse. - Elle voulait une famille nombreuse. » Lys et Saga eurent un petit rire devant la mine stupéfaite de Kiki, qui n’en revenait pas. Lys ne parlait pas souvent de sa famille quand elle venait dîner, des prénoms qui revenaient de temps en temps, l’enfant avait toujours cru qu’il s’agissait de ses cousins, ou autre. « Et ils font quoi comme travail ? - Mon frère aîné, Henri, est médecin ici. - Il est ici ?? - Et oui ! D’ailleurs, je vais aller le voir tout à l’heure. Un peu louche mais supportable. Il va bien avoir trente-trois ans, celui-là, et toujours pas marié. Ensuite, il y a René Charles, un bon prénom à la française, qui est un avocat. Il voulait reprendre les affaires de mon père. On a cinq ans de différence. - Il t’en veut toujours pour lui avoir piqué la place. - Il est pas le seul. Puis, il y a Agnès, ma sœur aînée, qui est la honte de la famille. Elle n’a jamais été très portée sur les études, elle voulait être actrice. Un jour, elle a fugué avec son petit ami du moment, elle s’est retrouvée à tourner des films de cul. - C’est gai. - Me pique pas mes répliques ! - Ton papa ne devait pas être content ! - Ah ça non ! Il était furieux. Elle a été reniée de la famille jusqu’à ce que je devienne officiellement l’héritière des affaires de mon père. C’est-à-dire jusqu’à ce que j’ai vingt ans. Reconnaissance à vie ! Elle s’était fourrée dans une belle merde. » Lys eut un sourire ironique en pensant à sa chère sœur aînée qui la traitait comme une moins que rien quand elles étaient enfants. Elles n’avaient que trois ans de différence. Bien qu’étant la cadette, Lys ne s’était jamais laissée faire et sa sœur n’avait guère apprécié. La trouvant trop renfermée, trop intellectuelle pour elle, Agnès avait voulu faire sa maligne, mais s’enfuir pour devenir une star avait été une très mauvaise idée. Il y avait maintenant six ans, Lys l’avait retrouvée pour la ramener à la maison. Son père n’avait bien sûr pas du tout été content, mais il avait vite compris que si sa fille agissait ainsi, c’était plus par vengeance que par amour de la famille. Agnès, qui vivait dans la misère, avait dû faire profil bas devant sa petite sœur qui aujourd’hui avait beaucoup d’importance aux yeux de son père, de sa famille. « Père a insisté pour qu’elle trouve un travail plus… disons, plus « correct », mais comme elle ne sait rien faire de ses dix doigts, je l’ai casée avec un homme potable. - Je me rappelle d’elle, ça m’étonnerait qu’elle soit fidèle. - Bah, elle fait ce qu’elle veut de son corps, c’est pas mon problème. Du moment qu’elle se tient tranquille… - Et après, il y a qui ?? - Après, c’est Jean, il a deux ans de plus que moi. Lui aussi voulait reprendre les affaires de Père, il avait du potentiel, mais ce n’était pas suffisant, puisque j’ai été choisie. Il travaillait comme un dingue, il a d’ailleurs réussi à devenir avocat, mais Père n’en a pas voulu. Il n’a pas digéré ça. J’ai été haïe, mais à un point… - Tant que ça ? - Tu peux pas t’imaginer, Saga ! Ils sont très rancuniers, dans la famille, et aujourd’hui encore, Henri et Jean m’en veulent d’avoir pris leur place. Surtout que j’ai un peu la fonction de chef de famille, c’est moi qui dirige tout, alors c’est gai quand on se réunit tous ! C’est Père qui gère la conversation et le repas, mais bon, faut voir ce qu’on se balance. Je t’inviterai un jour, Kanon, tu verras ce que c’est, les bons repas familiaux ! - Non merci. - Sans compter qu’on a une autre erreur de la nature à la maison, c’est mon petit frère, Aaron, qui a un an de moins que moi. Il a voulu devenir professeur d’histoire. Bon, c’est vrai qu’il enseigne dans un lycée balèze, mais Père a mis du temps à accuser le coup. Un médecin, deux avocats, une traînée, l’héritière, et maintenant un prof d’histoire ! » Saga pouffa. Une bonne famille de bourgeois. Et lui qui avait passé son enfance au Sanctuaire d’Athéna à s’entraîner… Il songea à ses parents, qui n’espéraient aucun avenir pour leurs enfants, et quand il entendait Lys parler de son géniteur, il avait une image toute à faire différente de celle qu’il se faisait des parents. Ils n’avaient pas grandi dans le même milieu social, n’avaient pas vécu les mêmes choses. « J’aime bien Aaron. En fait, c’est mon frère préféré parmi tous les autres. Enfin, il reste Ingrid, la petite dernière, chouchoutée par Mère, mais pas trop par nous. On ne lui faisait pas de misères, mais on s’en fichait un peu. Elle a voulu devenir mannequin, mais Père l’a arrêtée direct, il voulait plus de ça dans la famille, à croire que j’étais la seule de potable parmi ses filles. J’ai réussi à magouiller pour qu’elle puisse suivre des études d’interprétariat. Un vrai bras de fer. - Drôle de famille ! - Famille de barjots. Vous avez de la chance de n’être que deux. J’aurais bien aimé avoir un jumeau ou une jumelle, moi. Enfin, j’ai Aaron, c’est aussi bien. - C’est un peu difficile par moments d’avoir un jumeau, tu sais. - Kanon, tu sais pas ce que c’est d’avoir deux avocats, un toubib et une écervelée sur les épaules, tu peux pas comprendre. » Lys lui fit un sourire amusé alors que son adjoint poussait un soupir. Avoir une famille aussi nombreuse ne lui aurait pas plu, il aurait fini par se flinguer, un jour ou l’autre. Dans un sens, il comprenait que sa patronne soit aussi solide, elle n’avait pas grandi dans un milieu particulièrement tendre. Kanon avait déjà rencontré son père, à plusieurs reprises, et il avait toujours été étonné par le ton qu’il employait avec sa fille. Un ton froid, dur, parfois blessant. Mais c’est comme si ses remarques glissaient sur Lys sans jamais l’atteindre. « Ça doit être bizarre… - Tu sais, mon cœur, moins tu les vois, mieux tu te portes ! Bon, je vais vous laisser, je dois passer voir Henri. - Qu’est-ce qu’il te veut ? - Prendre des nouvelles du bébé. » Sujet tabou. La nouvelle n’était pas très bien passée dans la famille. Kanon avait été présent quand sa chef l’avait annoncé à son père, il avait bien cru qu’il allait l’étrangler. C’est comme s’il était tombé des nues. Non, sa fille n’était pas un homme. Ce n’était pas les autres qui enfantaient, c’était elle qui avait un gros ventre. Lys avait gardé son visage indifférent, mais son adjoint se doutait qu’elle avait été blessée par l’attitude de son père. Néanmoins, Lys avait perdu son calme olympien quand son géniteur avait cherché à savoir qui était le père de ce bébé. Et si elle comptait l’épouser. Lys l’avait fermement menacé. Si jamais il cherchait à savoir qui était son amant, elle laisserait tomber ses affaires et détruirait tout. Son père avait pâli. Malgré ses hurlements de colère, elle n’avait pas faibli, le foudroyant du regard. S’il s’immisçait dans sa vie privée, elle s’en irait. C’étaient des mesures étranges, Lys n’avait rien à se reprocher. Les jumeaux avaient compris, au fil du temps, qu’elle cachait tout ce qui concernait sa vie privée à sa famille. Elle n’en avait jamais vraiment eue, alors elle voulait la protéger. Malgré leurs insistances, jamais elle ne leur révéla le nom du père de son enfant. Elle le ferait bien un jour. En tout cas, étant donné que la blonde n’était vraiment pas décidée à avorter, son père tenait à ce que la progéniture de sa fille se porte bien et qu’elle n’ait aucun défaut. En somme, que cet enfant soit à l’image de sa mère. C’est pourquoi son fils se devait d’examiner sa cadette régulièrement. Ayant déjà bien atteint son troisième mois de grossesse, elle était « obligée » de faire une échographie afin de savoir si c’était un garçon ou une fille. « Je suis sûr qu’il va bien. - Y’a intérêt ! Avec tout ce que je bouffe ! » Saga éclata de rire, vite suivi de son frère et Kiki. « Il va encore m’enquiquiner pour que j’aille faire mon échographie. J’ai pris rendez-vous pour mardi, on va savoir si je vais nous pondre une nana ou un petit gars. - Tu préfères quoi ?? - Qu’importe, du moment qu’il ou elle est en bonne santé ! Tu seras le premier à le savoir. » La blonde et l’enfant se jetèrent un regard complice. Elle finit par les quitter, prenant l’ascenseur pour monter à l’étage supérieur. Les jumeaux et Kiki continuèrent leur chemin, attendre que la cabine redescende serait trop long, autant prendre les escaliers. Kiki écoutait vaguement les deux anciens chevaliers discuter du futur enfant qui allait naître très certainement en Mars. L’ancien apprenti n’aimait pas trop les hôpitaux, c’était grand, froid, et ça ne sentait pas bon. C’était dans ces grands établissements qu’on guérissait les malades, et il était étonné que ce ne soit pas un peu plus joyeux, ça donnait plus envie de pleurer qu’autre chose. Il se rappelait être venu dans cet hôpital, une fois. Il s’était foulé la cheville, Saga avait été inquiet. Kanon un peu, aussi, même s’il ne le montrait pas. Soudain, l’enfant s’arrêta de marcher. Il attrapa la manche de Saga qui s’arrêta à son tour, étonné. Il lança un regard interrogateur à l’enfant, qui pâlissait à vue d’œil. Les jumeaux levèrent les yeux. Ils n’osèrent s’avancer. Allongé dans (sur ?) un lit roulant, un jeune homme semblait dormir, peu perturbé par les infirmiers et le médecin qui parlaient avec animation près de lui. Un visage tout blanc. Un masque sur la bouche et le nez. Des cheveux mauves. Deux points sur son front. *** Rapidement, Saga enfila ses chaussures, attrapa sa veste au portemanteau et l’enfila d’un mouvement ample, puis attrapa ses clés. La porte du pavillon fut vite fermée, et le grec ne tarda pas à pénétrer dans le garage où se trouvait sa voiture, une Mercedes d’un gris métallisé. Kiki attendait déjà à l’intérieur, assis sur le siège passager. Saga s’installa dans le véhicule, récupéra la clé de contact. Le moteur vrombit, alors que la porte automatique du garage s’ouvrait pour leur laisser le passage. Pendant tout le trajet, Kiki demeura silencieux, écoutant les musiques tantôt françaises, tantôt anglaises, qui passaient à la radio. Saga ne disait rien, les mains sur le volant, se concentrant pour conduire. Il préférait ne pas réfléchir, il se posait déjà trop de questions depuis la veille, s’empêchant de bien dormir. Vu la mine fatiguée de Kiki, nul doute que sa nuit n’avait pas été reposante. Un coup de poing dans le ventre. C’était ce qu’il avait ressenti, en voyant ce jeune homme allongé sur ce lit de malade, blanc comme un mort, ses cheveux emmêlés étalés sur l’oreiller. Une journée comme les autres. Kanon qui rentre à la maison. Kiki qui revient de chez un ami. Visite à l’hôpital. Et lui. Mû du Bélier. Ce jeune homme si doux à qui il avait arraché ce à quoi il tenait le plus. Son maître. Sa vie. Son honneur. Kanon avait senti ses souvenirs remonter, il se rappelait vaguement de ce gamin, l’apprenti du Grand Pope. Un enfant très sage, peu bagarreur mais pourtant très puissant, en particulier sur le plan psychique. Saga, par contre, avait senti ses souvenirs exploser. Un remords atroce l’avait alors envahi, lui bouffant le cœur, tel un serpent qui se serait enroulé autour de cet organe de vie, le serrant sans vergogne, ses épais anneaux lâchant prise un instant pour le broyer un peu plus la seconde d’après. Il avait détruit sa vie. À cet enfant innocent qui l’admirait tant autrefois. Jamais il n’avait oublié cela, jamais il n’oublierait son visage déchiré par la souffrance quand il avait découvert le pot aux roses. Il avait dix-sept ans, à cette époque. L’Autre avait essayé de le tuer. Saga l’en avait empêché. Et plus jamais il ne vit ce jeune homme exilé depuis tant d’années, ne revenant au Sanctuaire que pendant quelques jours à peine dans l’année, pour voir quelques personnes. Juste Camus, Aldébaran, Aphrodite, et Aiolia. C’était tout. (Et Shaka ?) Et le voici. Ce garçon disparu que Kiki avait tant cherché, il était là, près d’eux. Tombant du ciel, comme un ange dont on aurait brûlé les ailes. C’était presque fait exprès. C’était tombé sur eux, sur lui, lui qui avait détruit sa vie, qui l’avait forcé à l’exil, dans un coin retiré de la planète où il ne recevait que peu de visites. Il se serait senti moins blessé s’il s’était s’agi d’Aphrodite. Mais Mû… Saga se gara sur le parking de l’hôpital. Kiki descendit de la voiture, le grec la ferma en appuyant sur la clé de contact. Alors qu’ils se dirigeaient vers le grand bâtiment, Saga n’eut même pas l’idée de prendre la main de l’enfant, comme il avait l’habitude de le faire, ni même de lui parler. Depuis la veille, Kiki ne disait rien, semblant plongé dans une sorte de mutisme. Voir son maître, et dans un état pareil, lui avait causé un choc dont il ne semblait pas s’être encore remis. Lui faisait-il la tête ? Saga préférait ne pas savoir. Bien qu’il se doutât que c’était pour cela que l’ancien apprenti n’avait pas desserré les lèvres. Qu’était-il arrivé au Bélier ? Ils n’en savaient absolument rien. Pourtant, ils avaient pu parler aux internes, au médecin qui s’occupa du Bélier. Un sérieux choc à la tête. À l’arrière du crâne, sur le côté droit. Ils n’avaient pas vu le sang séché sur la plaie. Il avait été frappé. Violemment. Et une balle dans son flanc gauche, aussi. D’où venait-il ? Des quartiers chauds. Un endroit mal fréquenté. D’autres avaient été retrouvés avec lui, mains et chevilles liées. Vous ne l’avez pas vu, mais ses mains portent encore les traces des menottes. Non, Monsieur, il n’a subi aucun abus sexuel. Juste une violence corporelle. Oui, il a dû souffrir. Depuis combien de temps était-il en France ? Allez savoir. Où étaient ses papiers ? Brûlés. Avant que la police n’intervienne. Que s’était-il passé ? Il faudra parler à l’inspecteur de police. Pendant un instant, une toute petite seconde, Saga avait maudi ce foutu agent de police pour ne pas être ici pour répondre à ses questions. Il en avait des milliers dans sa tête, elles virevoltaient dans son esprit sans qu’il ne puisse les formuler. Tout ce qu’il voulait, c’était voir cet inspecteur. Et le médecin, aussi. Qu’on lui dise que Mû allait bien. Qu’il allait s’en sortir. Une impression de déjà-vu. Saga et Kiki entrèrent dans l’hôpital, traversèrent le hall pour se rendre à l’accueil où on les informa du numéro de la chambre du patient. Ils montèrent donc les étages, Kiki très inquiet pour son maître, et Saga regrettant d’avoir refusé la proposition de son frère, qui était de l’accompagner. Il avait bien vu que son jumeau était tout retourné, Kanon aurait très bien pu manquer ce rendez-vous, Lys n’aurait rien dit. Mais Saga, la veille, désirait affronter cela tout seul. Ne pas déranger son frère, et aller à l’hôpital prendre des nouvelles du jeune homme. Kanon n’était pas concerné. Mais, quand il fut devant la porte blanche de la chambre, l’ancien Grand Pope manqua de courage. Kiki, à ses côtés, tremblait. Il attrapa la main de son tuteur, les dents serrées. Lentement, le grec abaissa la poignée et entra dans la pièce. Deux infirmières. Le médecin. Et lui. Mû était réveillé, un gros bandage entourait sa tête, reposant sur deux oreillers. Avec une lenteur extrême, il tourna son visage vers ses visiteurs. Aucune réaction. Deux yeux ouverts, ternes, indifférents. Comme s’il ne les reconnaissait pas. Comme s’il ne les voyait pas. Comme s’ils n’existaient pas. On prononça le mot « amnésie ». Kiki éclata en sanglots. *** « Pardon ? Tu peux répéter ça ? - Lys… - Faire des papiers pour un type que je connais pas ? Tu te fais pas chier, toi ! - Tu ne le connais pas, mais nous, si ! - Mon cœur, sans vouloir t’emmerder, je te rappelle que s’il est à l’hôpital, avec une balle dans le ventre, c’est qu’il y a une raison ! Il sort pas de chez le Saint Père ! - Saga a vu l’enquêteur, et… - Tu vas me dire que ce gars n’a rien à voir là-dedans ? Kanon, je veux bien te croire, mais c’est comme si tu me disais que Médicis collectionne les nounours en peluche ! Remarque, qu’est-ce que j’en sais ? - Qu’est-ce que je dois te dire pour que tu me croies ? On ne sait pas ce qu’il faisait là-bas, personne ne veut parler, mais ils ont des raisons de penser qu’il serait le… disons le « favori » de la chef. - Ah bah c’est gai !! - C’est pas comme s’il avait été consentant, vu comment il a été tabassé ! Il porte des traces de menottes sur les poignets et elles ne remontent pas à hier, crois-moi ! Il a reçu une balle quand il a tenté de s’enfuir avec les autres, et son choc à la tête… - Bon, ok, il a des circonstances atténuantes. - Très atténuantes. - Kanon, je peux pas prendre de risques !! » Lys se tourna vers lui, abandonnant sa recherche dans un de ses dossiers. Kanon était, au contraire, debout près de la baie vitrée menant sur le balcon, ses bras musclés croisés sur son torse. Il regardait la blonde avec des yeux impatients, tentant de lui arracher une réponse positive, qui ne semblait pas décidée à arriver. « Je ne peux pas aider ce jeune homme si je ne suis pas sûre de ses bonnes intentions. Admettons qu’il soit un criminel, et que je lui fasse faire des papiers français, ou autres, et qu’il fasse des conneries ? D’une manière ou d’une autre, je serai tenue responsable, et tu le sais, Kanon. Je n’ai rien contre lui, mais je dois faire attention. - Je sais… Mais il… il n’a jamais rien fait de mal, crois-moi. Si tu avais Saga devant toi, il te dirait que c’est la bonté même ! » Lys semblait hésiter. Elle était un peu fatiguée, la soirée organisée chez ses parents avait traîné tard dans la nuit, et on ne pouvait pas dire que sa grossesse lui permettait de bien récupérer après ces longues journées de boulot, sans compter le travail en lui-même, qui n’était guère évident. Elle baissa la tête, semblant réfléchir. Son visage était sérieux, elle devait retourner dans sa tête la question dans tous les sens. Pour elle, donner des papiers à ce Mû Mugtri, qui n’avait plus rien à part sa nationalité tibétaine et son nom, ce n’était pas une tâche bien difficile. Non, le plus dur, pour elle, était d’être sûre qu’elle pouvait avoir confiance en lui pour qu’il ne fasse aucune bêtise, pour qu’il n’ait aucun rapport avec la police. Que son casier judiciaire soit vierge et qu’il le reste. « C’était un parent de Kiki. - Pardon ? » La blonde leva les yeux vers son adjoint, l’interrogeant silencieusement du regard. « Kiki est un enfant abandonné, Mû l’a accueilli et l’a élevé comme son fils pendant une certaine période. - Pourquoi a-t-il arrêté ? - Je ne peux pas te le dire. - Kanon ! - Désolé, Lys, mais je ne peux pas. » D’un coup, la blonde se renfrogna, retombant sur son dossier étalé devant elle. Kanon se mordilla la lèvre, ne sachant comment s’y prendre. Elle ne savait rien de leur passé, et il était impossible d’expliquer l’abandon de Mû sans lui parler de ce qu’ils avaient vécu. De ce secret qu’ils avaient en commun. Kanon répugnait à lui révéler cette part de sa vie. Lys pourrait ne pas comprendre, ne pas accepter. Elle était si… si instable, si peu prévisible… Quand on la connaissait, on pouvait deviner des choses, on pouvait compter sur son aide. Mais elle demeurait un mystère. C’était sans doute pour ça qu’elle refusait de lui dire qui était le père de son enfant. Lui, refusait de lui révéler son passé, elle, refusait de lui dévoiler son amant. Un secret qu’elle garderait le plus longtemps possible. Son manque de confiance blessait étrangement le Gémeau. Pourtant, il acceptait. Lys avait trop fait pour lui pour qu’il lui garde rancune pour quelque chose comme ça. « Ce n’est pas un manque de confiance. - Pourquoi tu ne dis rien alors ? - Je ne veux pas en parler, c’est tout. - Ne compte pas sur moi alors. - Lys ! Tu ne peux pas faire ça ! - Je te rappelle que je ne te dois rien, mon grand. C’est à moi que tu dois des choses. - Si tu ne veux pas le faire pour moi, ou pour Saga, fais-le pour Kiki au moins ! » Lys cessa de chercher. Elle songea à l’enfant, ce petit garçon qui l’attendrissait à chaque fois qu’elle le voyait. Un orphelin qui la regardait comme on pourrait regarder une mère, lui posant des questions qu’il n’aurait, semblait-il, jamais osé demander à son tuteur. Il n’était pas malheureux avec Saga, et il n’avait pas dû l’être avec ce Mû, mais ce n’était pas pareil qu’avec de vrais parents. Un soupir passa entre ses lèvres. « Tu sais, Lys, il est amnésique, maintenant. Il ne réagit plus à rien, il ne reconnaît personne, il ne sait même plus son nom. - Vous êtes sûrs que c’est lui, au moins ? - Oui. On en est sûr. Bien qu’il ne nous reconnaisse pas. Il est sans ressources, Lys, on ne peut pas le laisser comme ça, Saga ne le supporterait pas, Kiki non plus. - Tu n’es pas concerné ? - C’est une histoire un peu compliquée. Mais je le connaissais moins bien qu’eux. - Je vois… » À nouveau, la jeune femme poussa un soupir. Elle se laissa aller contre le dossier de la chaise et posa une main sur son ventre arrondi. Kanon s’avança vers la table devant laquelle sa patronne était assise. Elle eut un sourire. « Je vais me débrouiller pour avoir ces papiers. - C’est vrai ?! - Mais !! - Il y a toujours un « mais ». - Tu pensais que j’allais faire ça gratos ?? Prépare ton porte-monnaie, mon cœur ! Je veux un bon déjeuner dans un resto’ japonais ! - Tu te fais pas chier. - Naaaaaan !! » Elle eut un grand sourire. Ça y est, il l’avait retrouvée. Sa patronne souriante qui ne pensait, ces derniers temps, qu’à manger. *** Mû s’était rendormi. Et c’était mieux ainsi. Saga ne supportait déjà plus de le voir éveillé, le regard tourné vers le vide, semblant dans un autre monde. Son visage n’exprimait aucun sentiment, il était dans un autre monde. On avait beau lui parler, il ne réagissait pas, même son nom lui était inconnu. Les médecins ne savaient pas si, en effet, il avait subi une amnésie totale due à son choc à la tête, ou si le jeune homme ignorait tout ce qui l’entourait dans un désir d’échapper à cette existence. Voici deux heures que Saga se trouvait au chevet de son ancien compagnon d’armes, en se demandant quelle hypothèse croire, et si Mû pourrait, un jour, se « réveiller ». Ce qui était sûr, c’était qu’il ne le laisserait pas ici, il s’occuperait de lui aussi longtemps qu’il le pourrait. Tant pis s’il était aussi actif qu’un légume, aussi blanc d’une statue de marbre, il prendrait soin de lui. Cela ne rachèterait jamais ses fautes, mais… l’abandonner lui était tout simplement impossible. Depuis une petite heure, Kiki avait quitté la chambre avec Lys, qui était venue rendre visite à ce jeune tibétain qu’elle allait sortir d’affaire. Elle avait perdu son sourire habituel, elle fut plus triste que gênée en voyant Mû fixant vaguement le plafond, prêt à s’endormir. Ses derniers doutes s’étaient envolés comme des volutes de fumée, et elle était partie avec l’enfant au visage malheureux. Saga lui avait pourtant dit de rester à la maison, mais Kiki avait insisté pour venir. La blonde l’avait forcé à la suivre jusqu’au bureau du directeur de l’hôpital pour régler quelques petites choses. Bien sûr, il faudrait des signatures de Saga, mais ce n’était qu’un détail. Le grec était prêt à signer toutes les feuilles qu’on pourrait lui présenter, du moment qu’il pouvait emmener le Bélier chez lui. Il l’installerait dans sa chambre à lui, qui était plus confortable, et il pourrait ainsi veiller sur son état quand il travaillerait. Saga dormirait dans la chambre d’ami au rez-de-chaussée. Dans sa tête, comme pour échapper aux remords et à cette souffrance qui persistait en lui à cause de tous ces souvenirs, il planifiait tout, des courses jusqu’à l’habillage en passant par la douche. Car ce serait lui qui s’occuperait de la toilette du Bélier. Il soupira. La porte s’ouvrit, Saga leva les yeux subitement, arraché à ses pensées calculatrices. Lys entra dans la pièce, suivie de Kiki et d’un autre homme avec qui elle était en grande conversation. C’était un médecin très grand et maigre, les cheveux bruns et courts, les yeux teintés d’un bleu turquoise absolument magnifique. « Oh, Henri, je t’en prie… - Lys, il faut te ménager ! Tu arrêteras de travailler dans un mois ! - J’en suis quasiment à quatre mois de grossesse, je ne vais pas m’arrêter à cinq ! Comment elles font, toutes ces femmes qui travaillent, jusqu’à sept mois, hein ?! - Tu as les moyens de te permettre plus de congés, alors profites-en ! - Pas question ! Mais qu’est-ce que vous avez tous à vouloir me ménager ? Je ne suis pas en sucre !! - Père va insister pour… - Qu’il aille au diable ! Merde ! - Lys, ne sois pas vulgaire, il y a des âmes sensibles ici. - Saga, tu es une âme sensible ?? - J’en suis une, moi ! » Lys éclata de rire, alors que Kiki, tout sourire, allait vers son tueur qui le prit sur ses genoux, le serrant dans ses bras presque par automatisme. Saga se demandait si toutes les femmes enceintes étaient capables de passer de la colère à l’hilarité aussi facilement. « Ah, je ne vous ai pas présentés ! Saga, voici mon frère aîné, Henri. Henri, voici le frère de mon adjoint, Saga. - Enchanté. - De même. » Saga ne fit nullement attention à la froideur du médecin, ce qui ne fut pas le cas de la blonde, qui lui écrasa le pied avec son talon. Henri poussa un cri de douleur. « Sois un peu plus sociable, grand dadais ! Tu finiras vieux garçon. - Ce n’est pas l’une de mes priorités contrairement à certaines. - Oh, je t’en prie ! Commence pas avec ça ! C’est pas ma faute si tu es frigide. - Pardon ?!! » Saga et Kiki éclatèrent de rire devant la mine outrée du médecin, Lys les rejoignit dans leur hilarité, lui jetant un regard ironique. Ça, c’était Le sujet à ne pas évoquer en présence de son frère. Il n’était pas connu pour avoir eu beaucoup de maîtresses, et leur père désespérait de le voir marié. Sur sept enfants, personne n’avait encore été capable de lui donner une descendance. Leur père acceptait d’autant plus mal la grossesse de son héritière, c’était sans doute la dernière qu’il voulait voir engrossée. « Bon, allez, du vent ! J’irai faire mon échographie mardi, et tu seras le premier informé ! - Le premier ?? - Ouais, après mon adjoint, mon chéri et Aaron. - Quand nous diras-tu qui en est le père ?! - Quand l’enfant sera né. Pas avant. Cherche pas, tu trouveras jamais. Bye bye ! » Elle lui fit un petit geste d’adieu, son frère aîné quitta la pièce en grognant, claquant la porte. Lys poussa un soupir et leva les yeux au ciel. « Ah la la, celui-là ! - Il espérait être le premier à savoir ! Lys, tu me le diras en premier ?? - Bien sûr, mon cœur ! Tu seras le premier à savoir ! - Ton frère s’inquiète pour toi, c’est normal. - Si on veut. - Alors, pour Mû ? - Côté papiers, je vais me débrouiller, mais les frais d’hospitalisation vous reviendront, comme il sera à votre charge. Et il faut que tu ailles signer des papiers avec le directeur, il t’attend lundi à dix heures. - Aucun problème, j’y serai. Kanon n’a pas à signer ? - C’est comme vous voulez, mais il m’a fait comprendre que c’est toi surtout qui voulais récupérer Mû. Mais il peut signer aussi, il me semble. » Saga acquiesça. Lys jeta un œil au corps blanc, maigre et endormi du jeune homme en se disant qu’il n’avait vraiment pas eu de chance. Un sourire flottait sur ses lèvres pâles. Elle jeta un petit regard vers le visage inquiet du grec. Un sourire énigmatique. L’avenir peut réserver de belles choses… *** Chapitre 2 ici. ;) Si vous souhaitez laisser un commentaire, c'est ici :
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