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''Souviens-toi'' by Ludi
Chapitre 2
Il devait être huit heures quand Saga quitta le pavillon. Kiki ne devrait se lever que vers neuf heures, voire même plus tard, et Kanon était déjà parti. D’ailleurs, c’était cet imbécile qui l’avait réveillé à cinq heures du matin, ses clés avaient étrangement disparu du meuble de l’entrée où il était censé les avoir posées la veille. Bref, après avoir été tiré du lit pour chercher ce foutu trousseau qui se trouvait en fait derrière ledit meuble, Saga ne put se rendormir, maudissant son frère.
Pendant une bonne heure, il tenta de retrouver le sommeil qui le fuyait obstinément. Puis, las, il se leva pour s’habiller et allumer son ordinateur, dans le but de continuer son roman, qui ce qui fut impossible. Il ne put se replonger dans son histoire, ses pensées dérivaient vers Mû, toujours à l’hôpital. Seul, incapable de reconnaître qui que ce soit.
Au final, il décida donc de sortir. Il n’en pouvait plus de ruminer seul dans son coin, ses doigts refusant de tapoter les touches du clavier. Le grec fit le moins de bruit possible afin de ne pas réveiller Kiki. Enfin, de toute façon, il dormait comme un loir. Même le bruit qu’ils avaient fait avec Kanon ne l’avait pas réveillé, Saga était allé vérifier. Réveiller Kiki le matin en hiver, c’était un péplum.
Depuis que leur situation était régulière, Saga avait pris l’habitude de sortir le matin, passant à la boulangerie, à l’épicerie ou à la librairie. Souvent, il pensait que sa vie bien réglée en devenait justement ridicule, mais pour rien au monde, il n’aurait arrêté son train-train quotidien. Se mêler ainsi à la population, parler à des gens qui ne savaient rien de lui, de son passé, était une chose irremplaçable et terriblement agréable. C’était une sorte d’échappatoire, cette vie au milieu de tous ces hommes et toutes ces femmes.
Kanon avait lui aussi trouvé son échappatoire, son moyen d’oublier. Mais d’une autre manière. Lui, il n’écrivait pas, il ne se promenait pas, il ne se liait pas aux gens. Son truc, c’était les affaires, les rendez-vous, les voyages. Si leur maître ne l’avait pas renié, s’il avait été l’égal de Saga, ce dernier était certain que Kanon aurait pu mieux s’en tirer, hériter peut-être de leur armure des Gémeaux. Le grec était sûr que son jumeau aurait fait un excellent Grand Pope.
Si Saga possédait une patience à tout épreuve et une certaine capacité quant à échafauder des plans de guerre, comme l’en avait félicité le Grand Pope à l’époque où il était chevalier, il n’entendait cependant rien aux finances, au contraire de Kanon. Ce n’était pas son truc, Aphrodite l'avait d'ailleurs grandement aidé dans sa tâche, tout comme Shura, quand le suédois était absent. Ce qui s’avérait d’ailleurs régulier. Un doux sourire apparut sur les lèvres du grec.
Aphrodite, chevalier d’or des Poissons, était connu pour sa manière de combattre et son visage androgyne. Même sa façon de se tenir avait quelque chose de féminin. La première image qui venait à l’esprit du Gémeau, ce n’était pas le visage torturé qu’il avait maintes fois vu quand il faisait référence à son douloureux passé. La plupart du temps, c’était sa seconde personnalité qui s’amusait à défier le chevalier, Saga ne faisait référence à cette enfance secrète qu’accidentellement.
Non… en pensant au suédois, c’était plutôt l’image de son visage adouci à l’idée qu’il quitterait le Sanctuaire pour retourner en France. Retrouver cette jeune fille qui avait réussi à le charmer. Une très jolie demoiselle, certes quelque peu banale, loin des filles de joies aux formes généreuses qu’ils avaient l’habitude de voir hors du Sanctuaire. Mais jolie. Son visage lui avait semblé familier, mais à bien y réfléchir, Saga ne voyait pas à qui il pouvait lui faire penser.
Plus d’une fois, son Autre avait ressayé de faire pression sur Aphrodite, envoyer des chevaliers massacrer cette Noémie et leur fille. C’était une petite fierté que Saga gardait au fond de son cœur. Il n’arriva jamais rien à la petite famille du suédois, Saga lutta pour leur sécurité. C’est bien l’une des seules choses qu’il put protéger durant ces longues années de souffrances…
Saga secoua la tête. Il était juste devant le bureau de tabac. Alors qu’il rentrait dans la boutique, il souhaita à Aphrodite, où qu’il soit, tout le bonheur du monde, et attrapa Le Monde. Se dirigeant vers la caisse où se trouvaient déjà trois personnes, il regarda la date du journal. Le 28 janvier… Il avait donc encore Kanon et Kiki dans les pattes pendant quatre jours, et il serait tranquille pendant trois jours… Il poussa un soupir.
Alors que le grec jetait un œil sur la Une du journal, il écoutait vaguement la cliente devant lui discuter avec la caissière, parlant de la nouvelle maîtresse du président de la république. L’homme se demanda intérieurement si elles n’avaient pas de meilleures choses à faire qu’à critiquer la vie sentimentale du président.
« Tiens, bonjour Saga ! »
Le grec leva les yeux du journal et serra la main du libraire avec un léger sourire. Aussitôt, le patron engagea la conversation avec ce grand homme cultivé et très charmant qui avait l’habitude de venir ici acheter le journal, emmenant parfois cet enfant adorable. Ce n’était pas son fils, ils ne se ressemblaient d’ailleurs pas du tout. L’histoire était un peu compliquée, mais Saga avait la charge définitive de l’enfant. Le libraire, un homme d’une cinquantaine d’années, offrait souvent des bonbons à ce petit garçon si poli.
Finalement, Saga put s’extirper de la boutique. Le marchant, bien que fort sympathique, était un vrai moulin à paroles, impossible de le faire taire quand il avait commencé à discuter. Enfin, il n’était pas méchant. Mais bon, tout ce temps pour un simple journal… En vitesse, le grec rentra dans la boulangerie en priant pour ne pas tomber sur le patron, ce qui bien sûr ne se réalisa pas, car ce dernier le garda dans sa boutique un bon quart d’heure. Saga était d’une politesse tenace, depuis son retour, et il lui était difficile de mettre fin aux conversations sans paraître malpoli. Lys en abusait d’ailleurs.
Quand il put enfin rentrer chez lui, c’est à grandes enjambées qu’il traversa les rues pour atteindre son pavillon. Après avoir ouvert la porte, il traversa l’entrée, puis un couloir pour atteindre la cuisine, dont les murs peints dans les tons bleus s’accordaient avec le linoléum beige du sol et le carrelage blanc au-dessus de l’espace de cuisine. Saga posa ses affaires sur la table, soulagé que Kiki ne se soit pas levé. Il aurait bien été capable de fouiller dans les placards et manger n’importe quoi, tel qu’il le connaissait.
***
Le téléphone sonna. Kiki redressa la tête de son dessin, se leva en vitesse et décrocha le combiné. Saga venait de partir pour l’hôpital, l’enfant se demanda qui pouvait appeler à une heure pareille. À tous les coups, ce devait être Kanon, il n’y avait que lui pour appeler à l’heure où on devait passer à table.
« Oui, allô ??
- Kiki, c’est moi.
- Kanon ! Pourquoi t’es pas encore rentré, il est tard !
- Saga est là ?
- Tu m’écoutes vachement !
- Kiki !
- Nan, il est à l’hôpital.
- À cette heure-ci ?!
- Bah oui, « à cette heure-ci ». T’es mal placé pour critiquer.
- Oh, ça va ! Bon, tu lui diras de ne pas m’attendre pour dîner, je vais être en retard.
- Tant mieux ! Y’aura plus de gâteau pour moi !
- Pardon ?! »
Et Kiki raccrocha. Avec un sourire amusé, il revint dans le salon, s’assit devant la table basse et continua son dessin. Des crayons de toutes les couleurs étaient étalés sur la plaque de verre, c’est à peine s’il levait les yeux pour attraper une autre teinte et l’appliquer sur sa feuille de papier. La télévision était allumée, juste histoire d’avoir une présence sonore.
Il était près de dix-neuf heures, et Saga tardait à rentrer. Kiki n’aimait pas quand l’homme mettait autant de temps à rentrer, il avait toujours peur qu’il lui arrive quelque chose. Avec Kanon, c’était différent, il était sans cesse collé à Lys, c’était normal qu’il rentre après le dîner. Son travail exigeait plusieurs déplacements.
Saga et Kanon étaient semblables sur plusieurs points, comme leur ressemblance physique frappante, mais aussi cette manie de ne pas en démordre quand ils avaient une idée en tête, ou encore leurs goûts, aussi bien culinaires que vestimentaires. Cependant, l’enfant différenciait très bien les deux frères et les considérait comme deux personnes bien distinctes. D’ailleurs, beaucoup de choses en faisaient des êtres à part, et non deux copies. Kanon avait moins de patience que son frère, Saga avait la colère froide, il était rare d’entendre des éclats de voix de sa part, ou il fallait vraiment qu’il soit remonté.
De plus, l’ancien Dragon des Mers n’était pas aussi bavard que son jumeau, même un peu plus froid côté affection. Pourtant, Kiki savait que l’homme l’appréciait, une certaine complicité s’était tissée entre eux, bien différente de celle qui liait l’ancien apprenti à Saga. Avec ce dernier, c’était plus affectueux, le Gémeau était d’ailleurs son tuteur légal. En remplacement de Mû, qu’il n’avait pas été capable de trouver.
Rageusement, l’apprenti barra la feuille d’un trait rouge. Sa main tremblait. Si seulement il avait pu le retrouver… Si seulement ses pouvoirs n’avaient pas disparu ! Mû ne serait peut-être pas dans cet état. Il n’était pas coupable, Kiki le savait, Saga et Kanon le lui avaient bien fait comprendre. Mais pourtant… De grosses larmes coulèrent sur ses joues.
C’est à peine s’il entendit Saga ouvrir la porte d’entrée. C’est tout sanglotant que l’adulte trouva cet enfant dont il avait la charge, les bras croisés sur la table, sur la feuille où les gouttes d’eau créaient des auréoles sur les traits de couleurs, les déformant. L’ancien chevalier le prit dans ses bras et le serra contre son large torse, s’asseyant sur le canapé. Sa main allait et venait dans les courts cheveux bruns aux reflets roux avec douceur, afin de calmer les douloureux pleurs de l’enfant.
Saga serra les lèvres. Il ne lui parlerait de l’hôpital que le lendemain.
***
« Kiki ! Dépêche-toi !
- Oui, j’arrive !
- Ça fait dix minutes que tu me dis ça !
- Attention, Minus, Maman va se fâcher tout rouge.
- Kanon !! »
Un éclat de rire résonna dans l’escalier alors que Saga lançait un regard énervé à son jumeau. Ce dernier l’ignora superbement, buvant son café tout en lisant Les échos, un journal économique. Son frère ne pouvait comprendre quel plaisir on pouvait prendre à lire des articles pareils. Certes, c’était intéressant, mais lui et l’économie…
« Je suis là !
- Mets tes chaussures !
- Lesquelles ??
- Les rouges !
- Ah nan, elles sont pas belles ! Kanon, t’as des goûts de chiotte !
- J’ai l’impression d’entendre Lys.
- Je vais en éclater un…
- Ouais, bah éclate Kiki, ça changera un peu. »
Avec un soupir exaspéré, Saga retourna dans l’entrée en se disant que l’enfant n’avait pas de chaussures rouges. En parlant chaussures, Kiki faisait ses lacets, Saga décrocha son manteau qui fut vite enfilé.
« Bon, Kanon, on y va.
- Il ne va pas être traumatisé, le gosse ?
- Kanon…
- Excuse moi, mais plus je vois son ventre grossir, et plus ça me choque ! Qu’est-ce que ce sera quand elle en sera à neuf mois ! Surtout qu’elle est déjà bien grosse !
- Si elle t’entendait…
- Justement ! Elle m’entend pas, alors j’en profite ! »
Ils eurent un regard complice, et Saga descendit les escaliers vers le garage, où se trouvait la voiture, Kiki sur ses talons. Ils montèrent dans la Mercedes, Saga mit le contact et ils quittèrent le garage, qui referma sa porte derrière eux. Kiki, assit à l’arrière, demanda à son aîné de mettre de la musique, il n’aimait pas vraiment les trajets en voiture, surtout quand il n’y avait pas de bruit. D’un geste mécanique, le grec appuya sur le bouton, choisit une fréquence, et de la musique anglaise s’éleva dans le véhicule.
Ils se détendirent un peu. Kiki était tout excité à l’idée de savoir enfin si le bébé de Lys était un garçon ou une fille. La veille, il avait fortement insisté pour les accompagner, et Saga avait fini par accepter, la blonde n’y verrait aucun inconvénient. D’ailleurs, c’était elle qu’ils allaient chercher. C’est au bout d’une dizaine de minutes qu’ils arrivèrent devant son immeuble, où elle les attendait. Elle s’avança en souriant vers la voiture et ouvrit la porte avant, s’installant sur le siège passager.
« Salut les gens ! »
Elle fit la bise au conducteur et à l’enfant assis à l’arrière, s’étonnant tout de même de le voir là. Elle ne fit aucune remarque à Saga, avec qui elle discuta tout le long du trajet, qui ne fut guère long. Elle aurait préféré ne pas savoir le sexe de son enfant, ç’aurait été la surprise lors de l’accouchement, mais son père insistait fortement pour qu’elle fasse son échographie, et après presque un mois de lutte acharnée, entre elle, son père, et bien sûr son chéri, elle finit par abdiquer. Son géniteur fut d’ailleurs irrité qu’elle prenne plus en compte l’avis de cet homme qui l’avait engrossée que son propre père.
Ils arrivèrent devant le bâtiment où allait se passer l’échographie. Lys se sentait déjà mal-à-l’aise, elle avait horreur de ce genre d’endroit. Enfin, maintenant qu’elle y était, elle n’allait pas s’en aller, Kanon se moquerait d’elle. Ils rentrèrent donc dans l’établissement, s’annoncèrent à l’accueil et allèrent s’asseoir dans la salle d’attente, où se trouvait déjà une femme enceinte qui leur fit un sourire. Au bout de quelques minutes, un médecin arriva pour prendre sa cliente, et ils furent seuls dans la salle.
« Quelle galère…
- Je suis sûr que c’était une bonne idée de faire cette échographie.
- Si tu le dis…
- De toute façon, ton homme voulait savoir.
- Il est pas chiant, celui-là. »
Saga eut un petit rire. Lys se renfrogna, il pouvait pas être de son côté, pour une fois ? Enfin bon, ils étaient tous les deux comme le soleil et la lune. Rien en commun. Pourtant, elle ne s’en débarrasserait pour rien au monde, de ce foutu bonhomme qui gardait tout pour lui.
Ils causèrent pendant un petit moment, et malgré sa finesse, Saga ne put rien tirer de la blonde, qui garda le nom de son chéri secret, ainsi que toute autre information sur sa profession, ou autre. C’était presque un jeu, entre eux, car Saga était beaucoup plus direct que son frère quand il le voulait, ce qui était plutôt amusant.
Au bout d’un moment qui parut affreusement long pour Kiki, ils purent enfin rentrer dans la salle où se trouvait tout un amas de matériel électronique. Lys salua le médecin, discuta avec lui, puis elle s’allongea sur un lit. Un peu de gel sur le ventre bien arrondi, et une sonde fut appliquée sur le renflement. Des images apparurent sur une petite télévision, ce qui passionna Kiki, assis sur les genoux de Saga. Il fut déçu car il ne put voir distinctement la forme du bébé. Par contre, le médecin sembla intéressé.
« Dites-moi, Madame… Votre grossesse se passe bien ?
- Faut croire que oui, mais mon médecin me dit tout le temps qu’il faut me ménager.
- Vous avez bon appétit ?
- Pas plus que d’habitude.
- T’es insatiable.
- Saga, je te retiens.
- Pourquoi vous demandez ça, Monsieur ? Le bébé ne va pas bien ?
- C’est juste que… disons qu’il n’y a pas qu’un bébé. »
Un ange passa.
« Ce qui signifie ?
- Que vous attendez des jumeaux, Madame ! »
Un blanc. Saga semblait plus que surpris, Kiki carrément stupéfait, la bouchée grande ouverte.
« Ah bah c’est gai ! J’ai deux gosses au lieu d’un ! Ça va être du joli pour les faire naître ! Pas étonnant que Kanon me trouvait grosse ! Je vais ressembler à une vache…
- C’est pas vrai…
- Bah si ! Saga, t’es tonton de deux gosses, ça va être gai à la maison !
- Mais… !!
- C’est Père qui va être heureux, non content de m’avoir mise enceinte, ce type m’a fourrée deux bébés dans le ventre !
- Vous n’êtes pas contente ?
- Disons que c’est les gens qui vont faire une tête de dix pieds de long et je ne vais pas pouvoir travailler longtemps. Je les vois déjà faire la gueule…
- C’est trop bien !!
- C’est pas toi qui vas les pondre, mon cœur.
- Et vous pouvez voir…
- Leur sexe ? Oui… Tenez, regardez, là… Ce sont des garçons.
- Deux gars pour le prix d’un.
- J’espère qu’ils n’auront pas ton caractère.
- C’est méchant, ça !!
- C’est ce que Kanon t’aurait dit. »
La future mère se renfrogna en songeant qu’il avait tout à fait raison. Le médecin, lui, se dit qu’il était tombé sur une sacrée nana. Prenant néanmoins son rôle au sérieux, il informa sa patiente sur les mesures à prendre, elle devait absolument consulter son médecin, la blonde grogna qu’elle le voyait déjà assez souvent comme ça. Mais elle promit cependant qu’elle le consulterait.
Elle se sentit libérée quand elle put enfin sortir. Sincèrement, Saga n’en revenait pas. Kiki non plus, d’ailleurs, mais il était quand même content pour la jeune femme qui s’imaginait déjà en salle d’opération avec deux chirurgiens en train de lui ouvrir le ventre. Au fond, elle était très heureuse, tant pis si elle allait avoir deux enfants, c’était encore mieux qu’un, mais elle avait une sainte horreur des hôpitaux. Et puis… elle allait devoir vite arrêter de travailler, ce qui signifiait laisser Kanon seul. Mais ce n’était pas vraiment ça qui l’ennuyait, il était tout à fait capable de s’occuper des rendez-vous, mais elle voyait déjà son père, sa mère, ses sœurs squatter son appartement comme si c’était chez eux. Elle entendait déjà son père pester après son chéri.
Soudain, son téléphone vibra dans sa poche. Hâtivement, elle l’attrapa dans sa main, ouvrit le clapet d’un mouvement mécanique du pouce et le porta à son oreille, sans avoir eu le temps de regarder qui était son interlocuteur. Mais Saga put voir son visage s’illuminer, un magnifique sourire se dessiner sur ses lèvres. Il devina sans mal que c’était son amant qui prenait des nouvelles, elle parlait anglais. Bon timing.
« Bonjour Chéri ! T’es doué, je viens juste de sortir ! … Bah oui, de l’échographie ! Père va te disputer ! … Tu sais quoi ?? J’attends des jumeaux ! … Nan, chéri, c’est pas une blague… Mais si, je te dis que je ne me fous pas de ta tête ! »
Saga et Kiki éclatèrent de rire.
« Mais si, je te dis que je vais te pondre deux gosses au lieu d’un ! … Oui, ça c’est sûr, je vais dérouiller… Ah bah c’est gentil ça ! Je te rappelle que c’est de ta faute si je vais ressembler à « une baleine » !
- C’est méchant, ça !
- Je suis tombée amoureuse d’un salaud… Le sexe ? C’est des p’tits gars ! … Oui, moi aussi, ça m’était égal. Mais au moins, Père est fixé ! Et toi aussi ! N’oublie pas que tu as insisté pour… Ah ça je sais pas. Je te dirai, promis ! … Chéri, on est au mois d’octobre… Oui, bon, presque novembre, mais on n’est pas en décembre, on a le temps pour les vacances ! … T’inquiète pas, je viendrai, c’est promis ! Pas de dîner, ni réception, ni rien, je te le jure ! … Non, même Père ne me fera pas rester en France ! »
Alors qu’ils allaient vers la voiture, Lys discutait avec son amant mystérieux, lui parlant très librement avec de la tendresse dans la voix, très agréable à l’oreille. Elle semblait toute réjouie à l'idée de le voir pendant les vacances de Noël qu’elle s’offrait, en Grèce apparemment. Elle insistait sur le fait que, même si son père s’y opposait, elle viendrait.
Alors que tout le petit monde rentrait dans le véhicule, Saga se dit que ç’allait mal finir. Lys devait avoir pris ses dispositions, mais tout de même, vu comment Kanon décrivait le chef de la famille, si son gendre ne lui plaisait pas, Lys aurait de gros problèmes. Mais peut-être que Lys avait vraiment confiance. Et peut-être qu’elle avait peur, malgré tout, que cela arrive.
***
Saga pénétra dans la chambre d’hôpital, toute blanche et propre. Horriblement blanche. Terriblement propre.
Doucement, il serra le poing, à s’en blanchir les articulations, quand ses yeux se posèrent sur Mû. Allongé sur son lit blanc, la tête sur un oreiller pâle, il regardait vaguement le plafond. Il ne réagit même quand Saga entra, les yeux obstinément tournés vers le mur blafard au-dessus de leur tête. Un regard terne, sans émotion, presque mort. Non, pas presque. Il l’était. C’était le regard de quelqu’un dont l’esprit s’est envolé vers les cieux.
Il se pinça la lèvre, baissant les yeux vers le sol d’un air coupable. Il voulait lever la tête, le regarder bien en face, affronter la triste vérité, mais c’était au-dessus de ses forces. Il ne pouvait pas supporter la vue de ce visage si doux, aux traits fins, pétri de douceur et de sagesse, d’une pâleur atroce, orné de deux prunelles vagues cerclées d’iris bleutés. Il était beau, Mû. Terriblement beau. Si beau, que le voir dans cet état lamentable, léthargique, ça lui faisait monter les larmes aux yeux.
Mais l’ancien Grand Pope ne pleura pas. Il retint ses pleurs, et s’avança vers le lit du patient, prenant place sur un siège posé à côté de la couche. Aux draps blancs et rêches. Ses yeux voyagèrent sur le corps du jeune homme, partiellement caché par ce tissu pâle, mais ses bras posés dessus dévoilaient des ecchymoses plus ou moins décentes aux origines diverses. Saga admira son visage, dont le front était bandé en raison d’un très fort coup à la tête, qui lui avait fait perdre du sang et la mémoire par la même occasion. Ses longs cheveux sans éclat coulaient sur l’oreiller en mèches mauves qui lui avaient semblé douce au toucher. Autrefois.
Les draps cachaient la large blessure dans son abdomen, du côté droit. Elle était bandée, bien sûr, et son sang avait séché. Bientôt, ce serait lui qui soignerait cette plaie, car Mû serait transféré chez lui le lendemain. Il occuperait sa chambre. Saga était angoissé, cette pièce était son lieu de travail, arriverait-il à supporter la présence muette du Bélier ? Il le devait. Il n’écouterait pas son frère, Mû resterait en haut. Il allait s’occuper de lui. Prendre soin de ce corps gourd, de cet être enfermé dans le silence.
Doucement, il attrapa la main douce mais abîmée du jeune homme, caressa du pouce la peau claire, qui contrastait avec la sienne, plus bronzée. Son nom s’échappa de ses lèvres, brisant le silence de la pièce. Et, bien sûr, Mû ne réagit pas. Saga, de son autre main, caressa les cheveux du jeune homme, puis sa joue froide.
Mû ne leva pas les yeux vers lui. À vrai dire… il n’eut aucune réaction. Comme si Saga n’existait pas.
***
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