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''Souviens-toi'' by Ludi
Chapitre 5
Il faisait sombre, dehors, et malgré les faibles rayons du soleil, la rue n’en restait pas moins peu avenante. Posté près de la fenêtre, Saga regardait Kiki s’en aller avec entrain, malgré la fraîcheur matinale. Les nuits s’allongeaient de plus en plus et c’était tout juste s’il faisait jour quand le collégien quittait la maison. Quand il se levait, Kanon dormait parfois debout alors, Saga imaginait sans mal la fatigue de Lys, à qui le ventre arrondi pesait de plus en plus.
Voyant Kiki disparaître, Saga poussa un soupir, puis partit dans la cuisine se servir une tasse de café. Puis, il alla s’asseoir dans le salon pour lire un peu, un roman que Ludivine lui avait conseillé. Cette dernière lui donnait peu de nouvelles d’elle, si on exceptait le coup de téléphone de la veille. La blonde semblait plutôt bien se débrouiller avec son patient, et c’était tant mieux. Le grec se dit que Corinne, au contraire, se faisait silencieuse, mais elle allait bien finir par l’appeler. Elle était occupée ces derniers temps, et son nouveau fiancé devait lui prendre ses quelques moments de repos.
N’empêche, Saga était vraiment étonné. Depuis deux ans, il n’avait jamais entendu parler de ses compagnons d’armes, de près ou de loin. Mû, avec son visage angélique, était tombé du ciel et les jumeaux avaient su l’accueillir auprès d’eux. Saga n’avait presque pas été étonné en apprenant que Rhadamanthe était en vie. Si son frère l’était, pourquoi pas lui ? On ne dirait pas, mais c’était quand même un dur à cuire. Mais Eaque… À croire qu’il sortait d’une autre dimension, celui-là. Mais le grec n’allait pas lui reprocher de vivre, il ne manquerait plus que ça.
Plongé dans La reine des damnés, Saga ne vit pas les minutes s’écouler, et quand il leva enfin les yeux, il était près de neuf heures. Il sursauta presque en se disant que Mû devait être réveillé à cette heure-ci. Le tibétain était un lève-tôt. Enfin… Il ouvrait les yeux dans la matinée, quand le soleil tentait vraiment de réchauffer l’air glacé de Paris et sa banlieue. « Tentait », car les résultats n’étaient pas vraiment concluants.
Saga posa son livre sur la table basse et monta rapidement à l’étage. Les rayons du soleil retenus par les rideaux sombres n’étaient pas encore assez forts pour illuminer la chambre, en faisant fi des longs et épais morceaux de tissus bleus. L’écrivain s’avança dans la pièce et les ouvrit doucement par un large geste de ses bras. Puis, il se retourna. Et rencontra son regard.
Bien que de façon neutre, le regard de Mû était posé sur lui. Saga eut un sourire soulagé. Toute la nuit, il s’était demandé si son esprit ne lui avait pas joué un tour, bien qu’il soit persuadé d’avoir vu Mû le regarder. Et maintenant, le jeune homme posait ses yeux sur lui, le regardant d’une manière presque gênante tant elle était fixe. Mais, au moins, il ne regardait plus le vague, et c’était toujours ça. C’était une bonne chose.
« Bonjour, Mû. »
Aucune réaction. Mais toujours son regard ancré dans le sien, comme si son corps était une attache de laquelle il n’osait se séparer. Doucement, comme s’il avait peur que le jeune homme s’envole, Saga s’avança vers lui et s’assit au bord du lit, sans briser l’échange visuel. Il admira quelques secondes le visage quelque peu androgyne de son vis-à-vis, ses grandes aigues-marines, et puis ses cheveux, ses longs cheveux mauves qui s’étalaient sur l’oreiller en mèches soyeuses. Mû était un beau jeune homme, c’était indéniable.
Malgré son regret de briser ce moment si particulier, Saga écarta les draps pour passer un bras sous les épaules de Mû, puis un autre sous ses genoux pour le soulever. De suite, il baissa les yeux, brisant ce lien visuel que Saga avait tant espéré, pour se replonger dans le vague. Une légère déception passa dans le cœur du grec, vite balayée à l’idée que c’était un excellent début. Avec le temps, Mû finirait par sortir de son mutisme.
Ce regard accroché au sien signifiait qu’il était vivant. Et qu’il guérirait.
***
Quand Kanon entra dans le bureau de sa patronne, cette dernière avait son téléphone accroché à l’oreille et le plus grand sérieux était peint sur son visage. Le grec s’avança dans la pièce et s’assit sur un siège devant le meuble et attendit qu’elle ait terminé sa conversation qui se déroulait, à son plus grand regret, en chinois. Lys avait tendance à chercher ses mots par moments, étant peu habituée à cette langue asiatique, mais en somme, elle semblait plutôt bien se débrouiller.
Pour ne pas la déconcentrer, Kanon resta silencieux. Il n’y avait pas urgence, son rapport pouvait bien attendre quelque minutes, voire même quelques heures. Écoutant vaguement sa patronne baragouiner du chinois, avec peut-être un accent effroyable, l’adjoint laissait son regard dériver sur cette pièce où il avait passé tant et tant d’heures.
Contrairement à l’appartement de la jeune femme, le bureau, certes spacieux, semblait presque trop meublé, à cause de ces étagères où s’alignaient des dossiers de toutes les couleurs et de tous les genres, des bouquins énormes et des papiers « en voie de rangement ». Kanon aurait presque pu qualifier cela de ''foutoir'' si cette paperasse non disposée dans les classeurs, n’avait pas été entassée dans les coins où elle devait être rangée normalement. Lys mettait ses papiers là où ils devaient être sans les classer derrière des intercalaires.
Kanon jeta un vague regard au bureau de son employeuse. Pour changer, c’était le bordel, Saga leur aurait bien fait une crise de nerfs. Kanon était presque écœuré en voyant tous ces papiers venant d’il ne savait où s’entasser sur le bureau sans rejoindre l’endroit où ils étaient censés être rangés. Surtout que Lys ne se gênait pas pour poser son gobelet de café sur les papiers, ou encore son paquet de gâteaux, et le grec n’avait jamais compris comment elle avait pu ne jamais en tacher un seul. Et on ne pouvait pas dire qu’elle soit très adroite, renversant allègrement son chocolat chaud sur la moquette beige.
Enfin, maintenant, c’était du parquet, Kanon avait eu une petite pensée pour la femme de ménage qui s’arrachait les cheveux à la moindre flaque de café. Le pire, c’était que Lys ne le faisait pas exprès, elle se confondait presque en excuses devant la vieille Ginette quand sa tasse lui échappait des mains. Kanon avait dû se battre bec et ongles avec M. Taylor pour qu’il comprenne qu’il était plus pratique de nettoyer les maladresses de sa fille quand du parquet était posé par terre, même si c’était moins classe. En plus, on évitait les taches brunes produites par les chaussures crades quand il faisait pas beau dehors.
D’un mouvement presque rageur de la main, Lys posa le combiné de téléphone sur son support puis se massa le front, apparemment épuisée par ce qu’elle venait de faire. La langue chinoise ne fonctionnait pas du tout comme la leur, et quand on n’était pas habitué, c’était difficile de tenir la conversation avec un asiatique. Elle leva les yeux vers son adjoint qui se leva et lui tendit une pochette cartonnée. Lys le remercia d’un signe de tête et ouvrit la chemise.
« Intéressant ?
- Plutôt. Ça va te plaire.
- Quand tu me dis ça, je suis rarement déçue.
- Un café ?
- Ce serait gentil de ta part.
- Je suis toujours gentil.
- Ça dépend. »
Elle leva une dernière fois la tête pour lui sourire puis se plongea dans la lecture du document. Pendant ce temps, Kanon sortait de la pièce et empruntait l’ascenseur pour rejoindre la salle de repos. Il aurait pu faire porter les gobelets mais il n’avait rien à faire dans le bureau à part regarder les mouches voler, le temps que Lys ait fini sa lecture. À son retour, elle serait enthousiaste.
« Galanis ! »
Kanon s’arrêta de marcher et se retourna. C’était le père de Lys qui s’avançait vers lui. Ils se serrèrent la main cordialement. Bien qu’il n’appréciât pas énormément le chef de famille, et prédécesseur de son employeuse, Kanon faisait en sorte de se montrer en toute occasion poli et respectueux.
Ainsi, il n’avait pas de problème avec Mr Taylor, qui demeurait méfiant envers lui, malgré une certaine estime envers l’adjoint de sa fille, un homme intelligent, travailleur et investi. Pas le genre de gars dont on pouvait se séparer facilement. De là, le vieil homme s’était souvent demandé ce qu’il avait bien pu faire de ses dix doigts pendant toutes ces années avec des qualités pareilles. Enfin, c’était à leur avantage.
« Oui, Monsieur ?
- Lys est-elle dans son bureau ?
- Oui, mais elle est en train de lire un document important, je préfèrerais que vous ne la dérangiez pas. »
Laissez-la tranquille, elle lit, résuma intérieurement le grec.
« Quand pensez-vous qu’elle aura fini ?
- Le temps que je lui ramène son café, je pense. Vous m’accompagnez ? »
Le Patron hésita, il voulait voir son héritière, mais il suivit l’employé, trouvant ridicule de rester devant la porte comme un chien attendant que son maître la lui ouvre. D’habitude, il serait entré après avoir frappé mais sans attendre la réponse.
Le vieil homme avait cependant conscience de la fatigue progressive de sa fille, qui croissait en même temps que son taux hormones. Cela bouillonnait tellement qu’elle hurlait à s’en arracher la gorge, quand on osait la déranger. Aaron lui avait même raconté que, un jour, alors qu’il voulait juste lui dire bonjour, il n’avait pas osé entrer tellement elle et son adjoint criaient fort. Le pauvre avait préféré retenter sa chance un peu plus tard.
Mr Taylor suivit donc le grec dans la salle de repos où se trouvait un certain nombre d’employés. Comme un seul corps, tous vinrent le saluer, étonnés et honorés de voir leur patron passer dans leur humble salle de repos. C’était qu’on le voyait beaucoup, ces temps-ci, depuis que sa fille était enceinte. Peu à l’aise même s’il ne le montrait pas, le vieil homme pria intérieurement Galanis de vite préparer ces fichus cafés. Quand ils purent enfin sortir, ce fut la délivrance.
Sans un mot, ils montèrent dans l’ascenseur qui les déposa à un autre étage. Kanon frappa du pied deux coups dans la porte puis entra. Lys n’était plus là. Étonné, il posa les tasses sur le bureau, ignorant le regard courroucé de M. Taylor. Il n’y avait pas d’endroit sans papiers, ce n’était pas de sa faute, quand même ! Il vit un petit mot écrit à la va-vite sur un post-it jaune : « Envie pressante. Bon rapport, on va s’éclater ! ». Par-dessus son épaule, le Patron lut le message, puis poussa un soupir, exaspéré.
« Qui a bien pu la mettre enceinte ?
- Allez savoir.
- Ce n’est pas vous ?
- Combien de fois vais-je vous le répéter ? Non, ce n’est pas moi.
- Mais alors qui ?
- Je ne sais pas. Vraiment, je n’en sais rien. »
Ils se jugèrent du regard. M. Taylor dut, une fois encore, se rendre à l’évidence : Galanis n’était pas l’amant de sa fille. Il l’aurait presque espéré, car il commençait à le connaître, et dans le fond, ce ne devait pas être une mauvaise personne. Mais ce type qui avait mis sa fille en cloque, c’était une autre affaire. Quand il le tiendrait, celui-là, il avait intérêt à en avoir dans le pantalon.
« Je commence à en avoir assez de tout ce mystère !
- Si elle ne dit rien, c’est qu’elle a une bonne raison.
- Elle sait d’avance que cet homme ne me plaira pas, c’est tout.
- C’est vrai, elle doit avoir peur de votre jugement. Mais si cet homme la rend heureuse, c’est le principal, non ? Surtout que votre fille n’est pas du genre à se laisser marcher sur les pieds.
- Il parait qu’elle vous crie beaucoup dessus, ces derniers temps. »
M. Taylor eut un sourire ironique. Galanis était un homme de haute taille et musclé, un vrai sportif. Bel homme, aussi, son teint naturellement bronzé, ses yeux d’un bleu profond et son sourire faisaient chavirer plus d’une employée. C’est avec horreur que le vieil homme avait même surpris des hommes lui reluquer l’arrière-train. Galanis possédait un charme naturel, bien qu’il ne l’utilisât pas dans son travail sauf quand des contrats étaient à la clef. Mais il fallait que Lys utilise toute sa faculté de persuasion pour le faire capituler.
Ainsi, Kanon Galanis possédait un physique somme toute agréable à l’œil, mais son caractère n’était cependant pas négligeable, un vrai dragon à qui il ne fallait pas trop chauffer les oreilles. M. Taylor en avait vu de toutes les couleurs, mais il devait avouer que cet homme pouvait être terrifiant quand il le voulait. Il l’avait déjà vu se battre lors d’altercations afin de protéger son employeuse, et l’homme n’aurait pas voulu être la cible de ses poings. Il avait plutôt du mal à l’imaginer se faire gueuler dessus par un petit bout de femme trop pleine d’hormones.
Kanon ne sembla nullement gêné par la remarque du Patron. Lui aussi savait élever la voix, et il arrivait que lui et Lys se bouffent la gueule comme deux loups crevant de faim. Lys ne rencontrait pas plus fort qu'elle mais un égal, un mur contre lequel elle pouvait frapper, de quoi détendre un peu ses nerfs. Si la blonde ne lui gueulait pas dessus, Kanon serait plus inquiet qu’autre chose.
« Oui, c’est vrai. Ça lui fait du bien du bien de se défouler, le travail l’épuise.
- C’est ça de tomber enceinte.
- Elle ne l’a pas choisi. Au lieu de la critiquer sans arrêt, vous devriez être plus agréable avec elle et la mettre en confiance. Si vous étiez moins sec, elle vous donnerait l’identité de son amant. Si elle ne me le dit pas, je pense que c’est pour que je ne me fasse pas harceler. »
En bref, soyez plus gentil, se dit Kanon. Son père était tellement attaché à ses préjugés que la blonde sentait d’avance qu’annoncer qui était son amant à son père n’allait pas être une mince affaire. Kanon était certain que ce devait être quelqu’un tout ce qu’il y a de plus normal, vivant comme nombre des habitants de cette terre, un employé comme les autres. Tout ce que Kanon savait, c’était qu’il vivait en Grèce, Lys s’y rendait officiellement pour des raisons d’affaires, ce qui pouvait d’ailleurs être vérifié, mais c’était aussi pour voir le père de son, ou plutôt ses enfants.
C’était sans doute la raison de son silence envers lui, la blonde n’osait tout lui avouer de peur que son père le harcèle. Kanon savait garder les secrets, mais le vieil homme aurait vite su qu’il était au courant, et qui sait ce dont il aurait été capable ? Lys lui avait raconté de quelle manière il avait pu s’occuper de certains membres… déshonorants, de leur famille. Il en avait démoli certains pour connaître le secret des autres. Des types plus costauds que Kanon.
M. Taylor resta songeur à peine quelques secondes, mais bien campé sur ses positions, il n’était pas prêt à être aussi doux avec sa gamine qui refusait par caprice de lui avouer le nom de son amant. Cette idée l’obsédait au point qu’il avait songé de la faire surveiller, mais nul doute que Lys, en le découvrant, aurait tout laissé tomber, larguant tout. Elle en était capable, cette sale gosse.
« Pas question. Je le saurai, d’une manière ou d’un autre. »
Quel père borné…
***
En ce moment, ils étudiaient le conte. C’était au programme de l’année. Donc, leur professeur leur avait demandé de lire des contes arméniens, un livre que Kiki avait lu sous la menace de plus en plus, justement, menaçante de Saga, sous les rires de Kanon qui se tordait sur le canapé. C’était au programme, il allait sûrement se faire interroger là-dessus, et ce n’était certainement pas le seul livre qu’il allait devoir lire pendant toutes ses études.
Après que Saga l’ait menacé de planquer sa Playstation, Kiki se décida à manger ce petit bouquin, mais il eut bien du mal à le digérer. Il péchait avec certains mots et enviait tous ces gosses qui ne voulaient pas le lire parce que c’était ennuyeux. Lui c’était plutôt parce qu’il avait du mal à le comprendre. Muni d’un dictionnaire et de Saga toujours dans les parages, Kiki avait réussi à le terminer, et le finir fut laborieux. Saga l’incitait à lire pour s’améliorer, Kiki essayait mais c’était plus facile à dire qu’à faire.
Une interrogation était prévue pour la fin de la semaine, et Kiki voyait d’avance sa feuille bariolée de rouge. Il espérait ne pas faire trop de fautes quand même, ou Saga allait le faire travailler. Kiki travaillait bien, Saga ne se faisait pas de soucis là-dessus, mais comme ils étaient destinés à rester en France un bon moment, Kiki était obligé d’écrire correctement le français. Qu’il le veuille ou non.
De plus, leur professeur leur dit qu’une autre interrogation était prévue avant les vacances de Noël, où ils étaient guidés de façon à écrire un conte. Vu comment s’était déroulé la dernière expression écrite, elle préférait ne pas avoir de mauvaises surprises. Kanon, pas très doué en orthographe, avait préféré ne rien dire, mais l’enfant s’était demandé si les cheveux de Saga n’avaient pas subitement viré au gris en voyant la copie de Kiki qui était parti sur un hors sujet.
Près de lui, Anthony souriait devant les grimaces écœurées de son meilleur ami. Autant ce dernier était bon en sciences et en langues, c’était une catastrophe ambulante en français, au point qu’il tentait, quand il pouvait, de lui montrer telle ou telle faute dans ses copies lors des contrôles. Cela faisait toujours un rond rouge et des « Ah ! » ou des « Oh !! » en moins. Certains commentaires les faisaient rire, Kiki préférait en sourire qu’en pleurer.
Âgé de onze ans, Anthony était un garçon aux courts cheveux blonds qui ondulaient autour de son visage aux rondeurs enfantines. Un garçon banal et timide qui fut tout de suite attiré par l’étrangeté de Kiki. Il n’avait pas les traits d’un européen, et l’enfant n’avait pas hésité à lui avouer qu’il venait en fait du Tibet, un pays à l’autre bout du monde pour lui.
Kiki était souriant, il aimait rire et faire sourire les autres par ses pitreries. Il ne se vantait jamais, même s’il était intelligent, et complexait un peu quand il voulait dire quelque chose et qu’il n’y arrivait pas. Il avait beau parler le français couramment, ce n’était pas sa langue habituelle et, quand on lui disait un nouveau mot, il regardait ses camarades avec des yeux ronds d’incompréhension, ce qui attirait parfois des rires le plus souvent amusés. Certains se moquaient, Kiki leur lançait un regard qui voulait tout dire en jurant entre ses dents dans une langue étrangère. Quand il avoua qu’il parlait le grec à la maison, ce furent les autres qui le regardèrent avec des yeux ronds.
La sonnerie retentit. Libération, voulut crier le jeune tibétain, en rangeant ses affaires en quatrième vitesse pour sortir de la pièce. Valentine et Anthony coururent à sa suite, ayant hâte de rentrer chez eux aussi. Au contraire des deux garçons, la jeune fille aimait beaucoup le français, c’était d’ailleurs une des matières qui la rattrapait, et elle avait dévoré en quelques jours le recueil de contes que Kiki avait mis tant de temps à lire. Chacun son truc.
Le trio rentrait sans se presser. Quand Valentine partit vers son immeuble, les deux garçons attendirent qu’elle fût bien rentrée dans le hall pour repartir. Sa mère n’était pas toujours là et l’enfant n’avait pas les clés. Plus d’une fois, elle s’était retrouvée à dîner chez Kiki parce que ses parents n’étaient pas là, et en venant la chercher, ils faisaient mille excuses aux jumeaux qui les foudroyaient presque du regard.
Kiki ne tarda pas à quitter Anthony à un carrefour, et il rentra chez lui. En entrant, il se dit que c’était quand même agréable d’avoir une maison. Maison ou appartement, qu’importe, mais un endroit où on se sentait chez soi. C’était un peu comme quand il vivait à Jamir avec Maître Mû, il était chez lui. Avec les jumeaux, c’était pas pareil, mais c’était quand même agréable. Ils n’étaient pas aussi terribles qu’on le lui avait dit.
Saga arriva dans l’entrée et lui fit un sourire énigmatique. Étonné, l’ancien apprenti s’avança, l’interrogeant du regard. L’adulte se baissa et murmura quelque chose à son oreille, et Kiki se sentit rougir de plaisir. Il courut dans les escaliers, abandonnant son sac derrière lui, pour aller voir Mû.
***
Kanon semblait aussi surpris que Kiki avant lui. Saga sourit en le voyant si étonné.
« Mû a de nouveau conscience de… ?
- Oui. À chaque fois que je rentre dans la chambre, il me regarde. Il s’arrête au bout d’un moment.
- Mais il te regarde quand même… »
Kanon poussa un sifflement admiratif.
« Chapeau, l’artiste !
- J’y suis pour rien. Mais je suis heureux que ça se soit arrangé.
- T’y es pour rien ? Tu te fiches de moi ? Tu t’occupes de lui depuis qu’on l’a retrouvé. S’il te regarde, c’est parce qu’il a conscience qu’il te doit quelque chose ! Et ne me regarde pas comme ça, j’ai raison ! Sans toi, il y serait encore !
- Tu l’aurais laissé tomber ?
- Peut-être pas, mais tout ce que tu fais pour lui, c’est pas moi qui l’aurait fait, mais une infirmière. »
Laver, manger, toilettes, habiller…Kanon l’aurait fait volontiers pour son frère, voire pour sa patronne, mais pour personne d’autre, c’était pas son genre. En parlant de patronne, Kanon lui raconta sa journée, mais il s’attarda surtout sur sa rencontre avec le Patron.
Plus il le voyait, et plus il le trouvait bizarre. Kanon n’avait jamais eu vraiment de père et ne sentait pas vraiment la fibre paternelle en lui, mais quand même, le vieux pourrait réagir autrement avec sa fille. Lys était louche mais pas méchante, et Taylor se bornait à gonfler sa fille jusqu’à ce qu’elle craque au lieu de la rassurer et d'attendre patiemment qu’elle leur montre son Roméo. Un jour, la petite blonde allait vraiment craquer et elle allait envoyer son père balader dans toutes les règles de l’art.
Saga demanda à son frère comment il pouvait supporter les sautes d’humeur de Lys dues à ses rencontres avec son père, ce à quoi l’adjoint répondit tout simplement qu’il n’avait qu’à se boucher les oreilles mentalement et ça finissait par passer. Saga avait toujours du mal à imaginer Lys hurlant sur Kanon, et ce dernier lui répondant avec sa délicatesse naturelle. Il dit à son jumeau de l’inviter à dîner, ça ne lui ferait pas de mal de décompresser.
« Quand est-ce qu’elle s’arrête ?
- Début décembre. D’ailleurs, c’était la dispute du jour.
- Ah bon ? Il veut qu’elle s’arrête avant ?
- Mais non, après ! Comme ça, le travail, ça la fatigue, et elle finira par lui dire qui c’est !
- Mais c’est qu’il commence à devenir chiant avec ce nom.
- Oh, Saga s’énerve ! »
Le grec leva les yeux en ignorant son frère qui pouffait. Saga n’en faisait pas tout un plat, et s’il avait été à la place de ce M. Taylor, il n’aurait pas harcelé sa fille jusqu’à son lieu de travail pour connaître ce fichu nom.
« Tu comprends, Saga, c’est une famille respectable, Lys est l’héritière, et…
- Héritière ou pas héritière, il ne peut pas la laisser vivre ? De toute façon, ça ne l’avancera pas à grand-chose, Lys est enceinte, elle va accoucher dans quatre mois et demi, et qu’il le veuille ou non, elle va se mettre en couple avec cet homme-là.
- Mais va lui expliquer ça ! Saga, tu me verrais lui parler, tu te ficherais de moi, je fais des phrases si longues que je ne sais même plus ce que je dis à la fin ! »
Saga éclata de rire.
« Mais je t’assure ! J’ai l’impression d’être un singe, et Lys se moque de moi des fois, mais elle n’est pas mieux. Tu la verrais noyer le poisson… C’est tout un art. Encore tout à l’heure, je lui disais en longues phrases ce que j’aurais pu résumer en dix mots. Alors imagine-moi lui expliquer ça ! Surtout qu’il faut pas le brusquer, le Monsieur, où il se met en colère.
- Lys devrait avoir une conversation avec lui.
- À sa place, je le fuirai comme la peste. Enfin, ça ne l’a pas empêchée de savourer mon rapport. »
Quand Lys était revenue dans son bureau, elle avait d’abord discuté avec son père, et une fois l’affaire classée, à son goût, elle avait presque sauté sur Kanon de joie, mais le grec lui fit penser qu’elle avait un ventre énorme et les bébés allaient être écrasés. Lys avait alors regardé son abdomen en lui disant d’un air dépité qu’ils n’avaient pas encore fini de grossir. En tout cas, les nouvelles s’annonçaient bonnes, en matière d’affaires, et rien n’aurait pu la mettre de meilleure humeur.
***
Ses pensées dérivèrent. Une fois encore, il avait cette impression de légèreté, des ailes qui lui auraient poussé dans le dos, le menant vers des contrées inconnues. Confiant, il se laissait aller à ses rêves, sans peur, abandonné à ces douces sensations. À ces images qui flottaient dans son esprit tourmenté.
Des champs. Immenses. Et puis une maison, plantée un peu plus loin, écartée d’un village. Le soleil se levait, et pourtant, il n’y avait aucune animation à l’intérieur de la demeure. Il n’en sentait aucune, à part quelques personnes déjeunant dans la salle à manger avec lassitude. Il se pencha vers la fenêtre, sentant avec bonheur le soleil le baigner de sa lumière. Ses yeux errèrent dans la pièce, et c’est avec lenteur qu’il dévisagea chaque personne assise devant la table.
Une seule retint son attention. C’était la seule qu’il connaissait, de toute façon. C’était un homme, et il semblait fatigué, sa main était posée sur son front qui devait être lourd. C’est alors qu’une enfant entra dans la grande pièce, et les yeux de son père s’éclairèrent soudainement. Un sourire lumineux éclaircit son visage fatigué, alors que, les bras tendus, il attrapait la petite fille. Un soleil dans son cœur, dans son regard.
Derrière la fenêtre, il souriait. Ses yeux s’attardèrent sur l’homme, ses longs cheveux azur, son visage androgyne. Il eut un dernier regard pour une jeune femme qui arriva à son tour, enlaçant son mari avec la tendresse d’une mère. D’une épouse. D’une amoureuse.
Mû se sentit partir. Il ferma les yeux, et sentit son corps voler à nouveau, l’emmenant plus loin. Bien plus loin. Quand il les rouvrit, un autre visage apparut. Il eut envie de sourire. Mais il était fatigué, et son visage semblait de marbre. Alors il le regarda. Saga souriait pour lui.
***
Nul besoin de regarder la pendule, ou même sa montre, pour savoir qu’il était en retard. Et encore, le mot était faible. Kanon ne doutait pas non plus qu’il allait se faire arracher la tête une fois qu’il serait au bureau, mais ce n’était pas comme si c’était la première fois. Un jour, Lys était tellement énervée qu’elle en avait sortit son couteau suisse, et étrangement, avec son regard de lion enragé et ses griffes de chat, il faisait très peur, le couteau suisse.
Et voilà, il ne retrouvait plus ses clés. Kanon eut l’envie soudain de hurler à son frère de l’aider à chercher ces petits bouts de métal qui lui permettaient d’ouvrir des portes fermées pour on ne savait quelles raisons. Mais quand il vit Saga sortir joyeusement de la cuisine et monter à toute vitesse à l’étage, Kanon eut un coup de barre et décida qu’il passerait la journée sans ses clés au risque de se faire arracher les bijoux de famille par sa patronne.
Voici quelques jours que Mû s’était décidé à se montrer un minimum « réceptif » aux attentions de Saga. Certes, il ne parlait pas et bougeait à peine, mais n’empêche qu’il regardait naturellement Saga et répondait parfois par un léger mouvement de tête. Choses qui mettaient le grec dans tous ces états. Il le voyait toute la sainte journée, pas étonnant qu’il soit content, Kanon l’avait rarement vu comme ça. Avec sa bonne humeur, il aurait bien été tenté de lui demander de l’aide, mais Saga lui aurait tiré les oreilles pour avoir encore fichu ses clés n’importe où.
Après avoir mis ses chaussures, Kanon sortit donc de chez lui pour monter dans un taxi parisien sans penser que, ses fichues clés, elles étaient dans le tiroir du buffet dans le salon, il les avait mises là car il devait y prendre sa carte Vitale. Carte qu’il avait bien sûr oubliée.
À l’étage, Saga ouvrit en grand les rideaux de la chambre, laissant passer les frais rayons du soleil. Dans le lit, Mû plissa les yeux, ses paupières papillonnèrent puis se décidèrent à révéler les aigue-marines qui lui tenaient lieu d’yeux. Il avait le regard encore ensommeillé, son visage de glace troublé par son réveil. Mais il était presque dix heures, et il était peut-être temps pour l’endormi de se réveiller.
Pourtant, le jeune homme n’était pas décidé à rester éveillé, et il refermait déjà les yeux. Saga s’avança et s’assit sur le lit, puis glissa sa main sur la joue chaude du jeune homme dont les paupières se soulevèrent paresseusement, puis se rabaissèrent, alors que les doigts encore bronzé de Saga se posèrent sur son front pour être sûr qu’il n’ait pas de température. Kanon avait un peu de fièvre de la veille, il allait bien lui contaminer la maison. Comme par automatisme, Mû posa sa main sur le bras de Saga, luttant sans grande conviction contre le sommeil.
« Bonjour, Mû. Il est temps de se réveiller. »
Vaguement, le jeune homme lui fit « non » de la tête, soupirant après cette lumière qui le gênait. Saga souriait, il avait l’impression de voir un enfant. Kiki, même, à cause de son regard embué de sommeil, ses sourcils froncés et ces deux points pourpres sur son front. Le grec se demanda un instant si l’enfant serait aussi beau que son Maître dans une bonne dizaine d’années. Il se gifla à cette pensée, le voilà qui vantait les charmes d’un autre homme. Jeune, certes, mais homme quand même.
« Allez, à la douche. »
Saga se redressa et rejeta la couette sur le côté. Cette fois, Mû fut moins passif et ouvrit grand les yeux, apparemment surpris. Il lui fit « non » de la tête. Il lui avait fait la même chose la veille, Saga s’était demandé ce qui lui arrivait, mais maintenant, il savait.
« Il ne fait pas très chaud, je sais, mais je ne vais pas te laisser comme ça. »
Un chien battu. Mû lui faisait des yeux de chien battu. Si on lui avait dit un jour que le puissant et fier chevalier du Bélier lui lancerait un regard larmoyant de chiot réclamant un peu de compassion, il n’y aurait jamais cru. Saga le trouva vraiment adorable, mais il ne se laissa pas attendrir, car s’il commençait maintenant, il ne s’en sortirait jamais. Il avait dû être un peu sévère avec Kiki, sinon, il se serait laissé avoir par ce renard.
Malgré la protestation silencieuse de Mû, le grec repoussa le drap et le prit dans ses bras. Le jeune homme poussa un léger soupir, vaincu. Il aurait droit à la douche matinale quand même.
***
Le téléphone portable vibra dans sa poche. Kanon jura entre ses dents, en se demandant qui pouvait bien l’appeler à une heure pareille, même si c’était évident. Lys s’était à nouveau enfuie dans les toilettes, envie pressante oblige, et il était tout seul dans son bureau. Sans regarder qui était à l’autre bout du fil, Kanon porta le téléphone à son oreille.
« Atchoum ! Ouais, allô ?
- Salut M. Je-me-couvre-pas-et-maintenant-j’ai-la-crève.
- Tiens, Rhada… Atchoum ! Merde.
- Fais gaffe à pas rendre la blonde malade, ou tu te feras émasculer par le paternel.
- Comme si j’avais le choix.
- Saga m’a appelé tout à l’heure, il m’a dit que tu avais intérêt à rentrer rapidement pour filer chez le médecin, ou fais attention à tes fesses.
- Il aurait pas pu m’appeler ? Atchoum !
- Ton frangin est amoureux.
- Raconte pas de connerie.
- Tu ne me crois pas ?
- Il est content parce que Mû s’est réveillé, mais… Atchoum !!
- Saga est amoureux. »
Kanon soupira, exaspéré. Quand Rhadamanthe avait une idée en tête, il en démordait rarement. Il était d’ailleurs prêt à parier que l’ancien spectre savait qui était l’amant de Lys. Le britannique possédait une obstination calme, car il remettait le sujet sur la table au moment où on s’y attendait le moins et de façon plutôt naturelle.
Saga s’était amouraché de son patient, mais pas au sens premier du terme, l’écrivain était attaché à Mû, et il se sentait toujours coupable envers lui. Maintenant que le jeune homme s’était décidé à réagir aux attentions de son « infirmier », Saga ne pouvait qu’être enjoué et attentionné. Ce fut ce que Kanon tenta de lui expliquer, mais Rhadamanthe n’en démordait pas.
« Tu verras, tu verras.
- Je verrai rien du tout.
- Normal, t’es aveugle.
- Comment ça ?! »
Il entendit un soupir, mais aussitôt, Rhadamanthe changea de sujet, affirmant ses dates. Puis, il se renseigna sur les petites affaires en cours, et notamment l’insistance de son oncle vis-à-vis de Lys. Alors le grec se laissa aller et se confia à l’anglais qui l’écoutait, à l’autre bout du fil, l’interrompant par moment, mais il sentait sa fatigue, alors il se taisait.
Parler à Rhadamanthe fit vraiment du bien au grec qui sentit ses nerfs se détendre. Lys ne tarda pas à revenir. Elle l’interrogea du regard, il lui répondit que c’était Rhadamanthe, alors elle lui sauta presque dessus et lui arracha presque son portable pour discuter joyeusement avec son « cher cousin Ryan », que Kanon imaginait en train de râler à l’autre bout du téléphone. Il ne vit pas le regard moqueur de la blonde, alors que Rhadamanthe la maudissait.
***
« Moi, je dis que c’est pas normal !
- Tu t’imagines des choses.
- Mais non !! Je suis sûre que… »
Kiki écoutait distraitement Valentine et Anthony se disputer pour un sujet qui lui était inconnu. Assis à côté de son ami sur un banc, il semblait dans les nuages, ses pensées dirigées vers celui qu’il avait toujours considéré comme son père. Son tuteur, son exemple, son Maître. Mû de Jamir.
La veille encore, l’enfant était allé dans la chambre de Saga, devenue par la force des choses celle du tibétain, et leurs regards s’étaient croisés. Kiki avait senti que le jeune homme le considérait comme… un étranger. Il ne le reconnaissait pas. Bien qu’attristé, il ne se laissait pas aller au désespoir, préférant penser qu’il finirait pas se souvenir de qui il était.
Kiki n’en avait pas parlé à Saga. Il n’en avait pas vraiment eu le courage, le grec semblait si heureux de voir Mû sorti de son mutisme, tout comme le jeune collégien, d’ailleurs. Mais, un jour, Saga finirait par le comprendre, et peut-être lui en voudrait-il pour ne pas lui en avoir parlé. Mû était amnésique. Vraiment amnésique. Pas ce qu’on leur avait dit à l’hôpital, un oubli dû à cette blessure à sa tête, une plaie qui s’était presque effacée de sa peau pâle.
Non. Mû était amnésique, vraiment amnésique. Quand il regardait Saga, c’était avec les yeux d’un patient qui voit son sauveur. Quand il regardait Kiki, c’était avec les yeux d’un être qui se pose des questions. Mû ne se souvenait de rien, Kiki se demandait même s’il se souvenait de son nom. Une amnésie simple et tellement terrifiante…
Réflexion faite, Saga devait l’avoir compris. Que Mû ne se souvenait de rien et qu’il ne se souviendrait peut-être jamais de sa vie d’autrefois. De là naissait sa bonne humeur. Son regard voyageur était une petite victoire, signifiant que Mû allait mieux. C’était toujours ça…
« Hein, que j’ai raison, Kiki !! »
L’enfant sursauta, levant soudain des yeux interrogatifs. Valentine poussa un soupir exaspéré, une fois encore, Kiki n’écoutait pas ce qu’elle racontait. Anthony lui lança un regard moqueur, le voyant aussi soudainement réveillé. L’ancien apprenti eut un sourire gêné.
« Pardon, tu disais ?
- T’as pas vu comment Percaux regardait Dardeuf bizarrement !
- Percaux ??
- Ah bah oui, tu le connais pas… C’est un prof de musique, il est jeune ! Tu sais, le blond !
- Je vois qui c’est… Si ça se trouve, il est gay. »
Silence. Kiki se sentit rougir devant le regard halluciné de ses deux amis qui le regardaient avec des yeux ronds comme des billes. Ah bah oui, évidemment, l’homosexualité était moins bien vue ici qu’au Sanctuaire…
***
Saga attrapa son étui posé sur un meuble, en sortit ses lunettes et les posa sur son nez. Cela lui donnait un air encore plus sérieux de professeur et ne retirait rien à son charisme naturel. Valentine était en extase devant ce bel homme grand, musclé, avec cette crinière bleue qui tombait dans son dos en boucles ondoyantes. Et puis son visage… Un visage d’homme, bien dessiné, avec des saphirs à la place des yeux, qui lançaient un regard perçant semblant lire dans l’âme comme dans un livre ouvert.
Anthony et Kiki ricanaient en voyant toutes ces étoiles briller dans ses yeux sombres. Mais Saga semblait ignorer la jeune fille qui le regardait avec admiration, plongé dans la lecture d’un petit mot écrit dans le carnet de correspondance. Kiki n’écrivait pas si mal pour son âge, il était même un garçon appliqué, en fait, mais il faisait des fautes aussi grosses que lui alors le grec avait un peu de mal.
« Vous allez à Paris ?
- Ouais ! Au Louvre !
- Ça va être du joli, tiens.
- Vous pouvez nous accompagner ?? »
Kiki et Anthony éclatèrent de rire, alors que leur amie leur jetait un regard noir. Saga pouffa, puis ferma le carnet orange criard et le tendit à Kiki pour qu’il le range dans son sac. Il jeta un regard doux à Valentine qui rougit jusqu’à la racine de ses cheveux.
« Je suis occupé à cette date. Désolé.
- Je vais demander à ma mère si elle peut venir.
- T’es d’accord pour que j’y aille, Saga ??
- Si tu ne disparais pas en cours de route, pourquoi pas ? »
D’un coup, Kiki devint écarlate. Ses amis ricanèrent gentiment, sans comprendre la raison de sa gêne, et ils partirent plutôt vers l’entrée, mais l’enfant comprit parfaitement l’allusion dans le regard moqueur de son tuteur.
Il y avait trois mois, Kanon devait partir pour la Chine avec Lys, ce qui n’enchantait guère cette dernière, mais les affaires n’avaient que faire de son bon vouloir. Quand il était enfant, Mû avait emmené son jeune apprenti en Chine, pour une raison qui lui était inconnue, mais ce voyage l’avait marqué, comme tous les autres qu’il avait faits plus tard avec son Maître. C’est en songeant très fort à ce souvenir qu’il s’était laissé allé à une étrange béatitude, et c’est sous les yeux ébahis des jumeaux qu’il avait tout simplement, tout bonnement disparu.
Saga avait failli s’étrangler avec son thé, Kanon l’avait tout simplement craché sous le coup de la surprise. Paniqués, ils n’avaient pas compris ce qui avait bien pu se passer, à part une téléportation, mais dans ce cas : Où était Kiki ?! Par bonheur, l’enfant était assez malin pour réussir à voler une carte téléphonique sans se faire prendre et les appeler. Et d’où ? Mais de Chine ! Dans le plus grand secret, Saga avait dû partir à l’autre bout du monde pour récupérer l’enfant en larmes, incapable de rentrer chez lui même en pensant très fort à sa maison. Que de câlins ils s’étaient faits quand ils furent à nouveau réunis…
« Faites attention sur le chemin. »
Les trois collégiens sortirent en disant au revoir au grec qui les regarda partir tranquillement. Quand ils furent partis, il monta à l’étage, puis rentra dans la chambre de Mû. Il eut un sursaut en le voyant assis mais regardant droit devant lui, dans le vague. Comme avant. Mais le jeune homme tourna la tête vers lui et l’ébauche d’un sourire étira légèrement ses lèvres.
Saga se sentit soulagé. Pendant un instant, il avait cru que ces derniers jours n’étaient que les effets de son imagination. Non, Mû était vivant, devant lui, le regardant avec ces yeux innocents d’enfant. Son cœur se serra en songeant que, en effet, Mû était aussi pur qu’un enfant. Aussi insouciant, aussi… neutre…
Le grec s’avança dans la chambre et s’assit sur le lit recouvert d’une couette protégée par un drap bleu sombre. Saga lançait un regard doux à son patient, qui semblait plus jeune, tant il était fin, voire maigre, et pâle, et fragile. Ce n’était plus vraiment le chevalier qu’il avait connu, cet homme musclé, fier, solide comme un roc malgré son visage androgyne. Il avait perdu son regard droit, mais il n’avait pas perdu sa profondeur, cette impression de fouiller dans le cœur des autres, comme pour en extirper la vérité.
« Comment tu te sens ? »
Le tibétain haussa légèrement les épaules. Ni bien ni mal, aurait-il pu répondre. Son corps se portait bien, même s’il avait toujours mal à son ventre, où une large plaie avait du mal à cicatriser. De plus, il était bien nourri. Mais ses jambes refusaient de bouger, et sa voix de sortir de sa gorge.
« Dis… Tu te souviens… d’autrefois ? »
Mû ne sembla pas comprendre, alors il hocha la tête. Autrefois ? Son passé ? Il ne s’en souvenait plus. Des sensations vagues, des visages qui ne lui semblaient pas si inconnus que ça, mais impossible de leur donner un nom. Il connaissait celui de Saga, il l’avait entendu, et l’enfant aussi, Kiki. Saga avait prononcé celui de son jumeau qui venait parfois. Mais le reste… Il ne savait même pas ce qu’il faisait là.
« Tu sais pourquoi tu es ici ? »
À croire qu’il avait lu dans ses pensées. C’était la première fois qu’il lui parlait ainsi, lui posant des questions, avec sa voix un peu grave mais agréable à l’oreille. Mû n’avait pas peur de lui, Saga n’imposait aucune crainte avec ses yeux si francs. La fenêtre de son âme…
« Tu sais qui tu es ? Quel est ton nom ? »
Non. Mû aurait voulu dire ce mot : non. Il ne savait plus qui il était. D’où il venait. Ni même quel était son nom. Il avait fallu que Saga l’appelle « Mû » pour qu’il le comprenne. Non, il ne se souvenait plus de rien. Son esprit était vide de tout souvenir, hormis les heures passées dans cette chambre où ce bel homme allait et venait, le réveillant doucement de sa voix chaude, le berçant dans ses bras forts.
Il sentit des larmes couler sur ses joues. Non, il ne se souvenait de rien, et ce vide fut comme un poids qui tomba sur son cœur. Il sentit la chaude étreinte de son sauveur l’entourer. Alors Mû se laissa aller, sanglotant doucement contre son épaule.
***
Chapitre suivant ici. :)
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