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''Souviens-toi'' by Ludi
Chapitre 6
Son regard vague errait sur la feuille de papier. À vrai dire, Lys lisait sans lire, les informations ne s’ancraient pas suffisamment dans son esprit pour qu’elle puisse y réfléchir. Elle ne se sentait pas particulièrement fatiguée, mais plutôt préoccupée.
Habituellement, elle ne faisait guère attention aux hommes qui l’entouraient, ce n’était que des collèges de travail ou des concurrents. Mais depuis qu’elle était enceinte, son regard avait tendance à davantage s’attarder sur eux, et à sa plus grande horreur, elle remarqua bien que, malgré son ventre de deux tonnes, certains lui lançaient des regards d’envie. Elle attirait les hommes. Avec ce ventre énorme, et pas encore à terme, elle arrivait à attirer les hommes.
Prise de panique, elle avait eu l’excellente idée d’en faire part à son adjoint, qui l’avait regardée avec des yeux étonnés. Oui, les hommes la regardaient, mais ce n’était pas une nouveauté. Il avoua que certains tentaient des approches que Lys ne voyait pas tant elle était obnubilée par son travail, ses bébés et son chéri. C’est parce qu’on sait maintenant que tu n’es pas si frigide que ça, ma grande ! Lui avait-il répliqué quand elle lui avait fait part de son étonnement.
Ah bah oui, vu comme ça… Maintenant qu’elle était enceinte, c’était évident qu’elle aimait les hommes, ce dont certaines femmes médisantes doutaient, et elle s’était laissée séduire par l’un d’eux. La chasse est ouverte… Aussi stupide que cela puisse paraître, des hommes vinrent tenter leur chance, même s’ils savaient qu’elle était enceinte. Les gosses, c’est si facile à placer…
Dans ce tas d’imbéciles qui se croyaient capable de rivaliser avec son amoureux, se trouvait bien sûr Philippe Pacaly, le fils d’un des amis de son père. Elle avouait sans problème à Kanon avoir été attirée par lui, mais c’était un léger béguin de gamine, rien à voir avec ce qu’elle ressentait pour le père de ses jumeaux, mais lui ne l’avait pas perdue de vue, pour son plus grand malheur, alors elle devait subir ses assauts discrets. La voie n’était pas libre, certes, mais en en sachant plus, il pourrait s’interposer ou, mieux, être son rival.
Et c’était que ce gars là se montrait plutôt motivé à en savoir plus, Kanon était parfois au bord de la crise de nerfs, avec le paternel qui harcelait sa fille, à se demander si c’était encore légal, et maintenant ce riche héritier, et pas bête du tout, qui entrait tranquillement dans le bureau de Mlle Taylor, avec un motif en béton. Kanon avait bien envie de le détruire, ce fichu béton, et c’était limite si le grec ne le jetait pas dehors à coup de pied dans les fesses quand l’entretien était terminé. Lys n’avait même plus la force de se lever.
Ainsi, la jeune femme était perturbée. Perturbée par ces regards curieux ou envieux qui la suivaient, perturbée par Philippe qui venait de temps à autre dans son bureau lui faire la cour, perturbée par son père qui ne cessait de venir frapper à sa porte. Si Kanon ne jouait pas au garde du corps avec elle, elle aurait bien commis un meurtre et sans préméditation.
On toqua à la porte, mais c’est tout juste si elle y réagit. Ce fut Kanon qui entra discrètement dans la pièce. La voyant à demi endormie devant son papier, il s’avança plus franchement vers elle, ses chaussures claquant sur le parquet ciré. Elle décida enfin de lever les yeux vers son adjoint et l’interroger du regard. Elle fronça les sourcils en voyant son visage apparemment énervé. Kanon n’avait pas le calme de Saga, mais tout de même, pour qu’il ait ce pli soucieux sur le front, il devait s’être passé quelque chose.
« Un souci ?
- Écoute… Je n’ai aucune preuve de ce que j’avance, mais…
- Vas-y. »
Lys se redressa sur son siège, se mettant face à Kanon, assis de l’autre côté du bureau. Il la regarda avec sérieux, en mesurant ses paroles.
« Le comptable, Cléron… Je suis sûr qu’il fait du détournement de fonds.
- Ah oui ? »
Lys sembla surprise. C’était un ancien employé à son père, très fidèle à leur famille. Kanon semblait gêné, car il savait cela, et accuser cet employé pouvait être dangereux.
« J’ai pas vraiment de preuves… Mais je sens qu’il n’est pas net, et il y a des petites choses qui me gênent, chez lui.
- Moi, je sens rien.
- Tu n’as pas mon instinct. Moi, je te dis que tu lui fais trop confiance. Il fait du détournement de fonds, j’en suis sûr. »
Ils se jugèrent du regard. Dans les yeux bleu foncé de Kanon, Lys y lut un sérieux inébranlable. Il ne mentait pas. Elle n’avait pas de mauvaise opinion sur ce comptable, mais elle allait garder un œil sur lui. Quand son adjoint lui faisait part de ses doutes, ils se révélaient être vrais dans la majeure partie des cas. Pour ne pas dire dans tous.
Lys eut un soupir. Et un ennui de plus… Se dit-elle.
« D’accord. Je ferai attention.
- Change de comptable.
- C’est pas à toi de décider.
- Ça va mal tourner.
- Attendons un peu. Que j’ai une bonne raison de le virer, car si tu te trompes, mon père va t’arracher les yeux, et les miens aussi par la même occasion ! »
Mais elle avait compris le message. C’était le principal.
***
La cloche sonna. Kiki poussa le soupir d’un sportif ayant couru trop longtemps. Il avait une crampe à la main, et avant de donner sa feuille à sa prof de français, il admira son écriture rapide écrite au stylo plume, qui serait bientôt à moitié recouverte de rouge.
Alors qu’ils sortaient de la salle de classe pour aller en récréation, Kiki se vidait la tête en se disant que, dans l’ensemble, ça devrait aller, alors qu’Anthony écoutait Valentine se lamenter, comme quoi elle avait mal répondu à telle ou telle question, il manquait des détails, elle avait fait telle faute… L’enfant eut envie de lui dire que ses parents ne feraient pas attention à sa note, c’était sans doute le cadet de leurs soucis, mais Kiki préféra s’abstenir. Il préféra poser son regard sur la jeune fille, l’écoutant vaguement bavasser.
Valentine avait redoublé sa sixième à cause de ses mauvais résultats. Elle n’était pas très travailleuse et ses parents ne l’encourageaient pas à se donner à fond dans ses études, se contentant de lui fournir l’école privée. Mais passer une seconde année au même niveau fut comme un coup de poing pour elle, alors elle décida de s’investir un minimum.
Sa rencontre avec Kiki la changea complètement. C’était un enfant un peu bizarre mais terriblement gentil et un peu clown sur les bords. Il était l’un des rares garçons à ne pas se moquer d’elle, même s’ils avaient deux ans de différence. Quand elle y pensait… Dans sa tête, Kiki était un élève parfait, à la fois intelligent et amusant, et c’est ce qui l’avait attirée à lui. Ignorant les boutons d’acné et la voix grave de la collégienne, le petit nouveau l’avait vite considérée comme son amie, au même titre qu’Anthony. Quand Valentine lui disait qu’elle était nulle et moche, Kiki lui répondait que personne n’est parfait et qu’il aimait ses longs cheveux noirs. Bizarrement, ces mots lui faisaient plaisir.
Depuis qu’elle restait avec le premier de la classe, ses résultats s’étaient améliorés, dans le désir de se mettre à sa hauteur, tout comme Anthony. Et puis, c’était sympa d’aller étudier chez Kiki, ses tuteurs étaient vraiment gentils, surtout Saga, qui avait beaucoup de classe. Kanon la faisait bien rire aussi, mais il n’était pas souvent là à cause de son travail. Par moment, elle se demandait ce qui avait bien pu attirer le regard du jeune tibétain.
« Au fait, Kiki, on va toujours chez toi, cet après-midi ?
- Oui, bien sûr.
- Et Kanon est là ?
- Oui, il va faire des crêpes. »
Valentine et Anthony poussèrent des cris de joie, alors que Kiki poussait un soupir de lassitude. À chaque fois, c’était pareil, quand ils venaient, ils voulaient des crêpes. Saga et Kanon en faisaient depuis qu’ils étaient enfants, la mère de leur maître était française. Il leur avait transmis l’habitude, c’était certainement la seule chose de bien qu’il leur avait fournie, d’ailleurs.
Quand Kanon avait envie de crêpes, il faisait un malheur s’il n’y avait pas tous les ingrédients à la maison, ce qui expliquait les quantités astronomiques de farine, de lait et de sucre dans les placards, sans oublier les œufs et le beurre qui venaient régulièrement se poser dans le réfrigérateur. Kiki ne se posait même plus de questions, mais Lys avait été perturbée en voyant vingt briques de lait dans le cagibi, alors que seul Kiki en buvait habituellement.
L’anglais passa à une vitesse extraordinairement lente pour Kiki qui dormait à moitié sur son bureau, réveillé toutes les deux minutes par Mme Taylor qui l’interrogeait sur telle ou telle chose en espérant l’avoir, mais l’enfant répondait avec aisance, attirant les regards soit envieux soit amusés de ses camarades de classe. Anthony levait la main de temps en temps, Valentine le plus possible, brandissant ses phalanges dans les airs. À se demander si elle n’allait pas se déboîter l’épaule. Une bonne note de participation ne pouvait que l’aider dans sa moyenne.
Une fois le cours fini, les collégiens purent quitter le lycée et s’enfuir vers la maison de Kiki, traînant ce dernier qui n’était pas pressé de rentrer à la maison. Sa dernière note en histoire était certes au-dessus de la moyenne, mais il avait perdu un point à cause de ses foutues fautes de français. Saga allait le faire travailler pendant le week-end, c’était certain. Ou, pire, il allait devoir lire. Non, décidément, il n’était pas pressé de rentrer chez lui.
Mais c’était sans compter ses… amis, qui le traînaient comme un boulet derrière eux jusqu’au pavillon, devant lequel ils se postèrent comme des soldats jusqu’à ce que Saga les invite à entrer. Kanon était déjà à ses fourneaux, Lys tranquillement assise devant la table de la cuisine en train de se goinfrer. Sur la table, Kanon avait sorti tout l’attirail, c’est-à-dire confiture, Nutella, sucre et miel. Des étoiles de gourmandise brillaient dans les yeux des enfants.
***
À peine eut-il entendu la porte s’ouvrir qu’il tourna la tête vers elle. Il eut un léger sourire en voyant Saga entrer dans la pièce, assiette dans la main. Le grec vint s’asseoir près de lui, sur le lit, et lui tendit l’assiette, où se trouvaient trois crêpes.
« Kanon s’active en bas, il montre aux enfants comment faire. »
En bas, on entendait des rires, la voix de Valentine voulant faire sauter une crêpe et Anthony lui dire qu’elle n’y arriverait pas, sous les rires de Lys et Kiki qui voyaient déjà le tableau. Saga aussi, il voyait déjà le tableau.
« J’ai fui la cuisine, dans quel état je vais la retrouver… »
À son sourire, Mû semblait rire intérieurement du futur très proche de Saga, à savoir gueuler sur Kanon pour qu’il l’aide à nettoyer la cuisine, déjà pleine de farine. Son frère avait beau être un expert en crêpes, il n’avait toujours pas compris qu’un paquet de farine, ça ne doit pas traîner au bord de la table, au risque de donner un coup dedans et d’en faire tomber la moitié par terre. Sans oublier qu’il avait fait couler une partie de la pâte, sans le vouloir bien sûr, quand Lys sortit en trottinant de la cuisine pour foncer dans les toilettes.
Le jeune homme baissa les yeux vers son assiette et attrapa lentement la pâte cuite et répliquée de la crêpe en la regardant avec étonnement, ne sachant pas vraiment ce que c’était que ça. Saga eut un sourire en voyant cette mine enfantine, et l’incita à goûter. À ses yeux brillants, le grec comprit que ce n’était pas si mauvais que ça.
Saga regarda Mû manger en silence, en s’auto félicitant. Depuis qu’il était arrivé à la maison, le comportement du tibétain avait évolué. Maintenant, il mangeait normalement, sans ces gestes mécaniques qui lui faisaient penser à un pantin. Sur son visage encore pâle, le grec pouvait lire des émotions, tels qu’un léger écœurement ou un certain plaisir à manger tel ou tel aliment. Et puis, Saga ne parlait plus dans le vide, il se savait écouté par son patient. Il était soulagé, intérieurement.
« C’était bon ? »
Mû secoua doucement la tête, reportant maintenant son attention sur cet homme plus puissant que lui et si attentionné. Toujours là quand il en avait besoin, prenant soin de lui comme si sa vie en dépendait. C’était étrange de sa part, mais Mû n’était pas à un stade où il pouvait vraiment se poser des questions sur le pourquoi du comment.
« Tu ne t’ennuie pas trop, à rester comme ça, sans rien faire ? »
Un haussement d’épaules répondit à sa question. À vrai dire, Mû ne s’ennuyait pas vraiment, car il ne savait même plus ce qu’il faisait, en temps normal, quand il n’était pas occupé. Mais comme le lui dire ? Sa voix restait bloquée dans sa gorge, comme si une boule refusait de la laisser sortir. Il n’essayait pas vraiment de la déloger, cette boule, mais elle commençait à l’embêter.
« Tu sais lire le français ? »
Mû haussa un sourcil. Saga se leva, cachant la légère rougeur de ses joues. Mû était vraiment mignon, avec ses expressions faciales, un léger sourire, un sourcil légèrement soulevé, un regard expressif. D’un regard, Saga passa en revue les romans rangés sur une étagère, et en prit un au hasard pour le tendre au tibétain, qui sembla intéressé. Il secoua la tête en un signe affirmatif, oui, il comprenait le titre.
Avec un dernier sourire, Saga le laissa en paix, se préparant psychologiquement à voir sa cuisine en bordel. Sans savoir que pas moins de cinq crêpes s’étaient retrouvées par terre en son absence.
***
« Tu sais ce que Papa me disait quand j’étais ado’ ? Tu vas chez Boris, tu casses avec lui et tu nous ramènes Arnaud, on va manger des crêpes ensemble.
- Attends une seconde… Ton père t’a encouragé à casser avec ton copain pour te mettre avec un autre ?
- Et t’aurais vu comment je leur ai annoncé que j’étais avec Arnaud ! Papa, prépare tes crêpes, t’as un nouveau gendre. T’aurais vu sa tête…
- Famille de barjots.
- Kanon, je t’entends !
- Tes parents sont… compréhensifs.
- À fond ! »
Ludivine éclata de rire.
« Bref, passons ! On parlait de quoi ? Ah oui, de Kanon qui t’as dégueulassé ta cuisine hier ! Papa est trop doué avec les crêpes, il nous en fait tout le temps quand y’a Rugby !
- Et tu t’es recasée, la blonde ?
- Ouais, avec ma chienne et mon ordinateur.
- Sympa.
- Tu devrais te trouver une petite copine ! Ou un petit copain !! »
Kanon se retourna et jeta un regard surpris au téléphone, comme si c’était la jeune femme qu’il regardait, alors que Saga, le combiné près de l’oreille, éclatait de rire, suivi de Lys.
« Mais mêle-toi de tes fesses !
- Elles vont très bien. Trouve-toi un chéri, ça te fera pas de mal.
- Et pourquoi je serais gay ?!
- Parce que t’as une tête de gay.
- Lys !! »
Nouvel éclat de rire. Kanon grogna, jetant un regard noir à sa patronne, son frère et ce fichu téléphone qui se moquait aussi de lui. Mais qu’est-ce qu’ils avaient tous à vouloir le caser ?
« Tu vois, Saga, Kanon se moque de moi parce que je suis pas fichue de larguer mon ordinateur pour un homme, alors que lui, il est pas capable de se trouver un chaton !
- Ne crois pas ça.
- Quoi ?!
- Lys ? Lyyyyys ? T’as dit quelque chose d’intéressant, là ! »
La blonde éclata de rire, à nouveau, alors que Ludivine s’excitait à l’autre bout du fil. Saga interrogeait la future maman du regard, alors que son frère rageait dans le canapé, craignant d’avance les absurdités qu’elle allait encore leur sortir.
« Un homme lui fait la cour, mais ce crétin est pas fichu de le voir !
- Sérieux ?? Intéressant !
- De qui tu parles ?
- D’accord, un homme me drague et j’en suis le dernier informé !
- Lys, ce ne serait pas le gars, là… Le mec louche !
- Ouais, c’est ça ! … Hey, il est pas louche !
- Mais si, il est louche !
- Vous parlez de qui ? »
Les jumeaux étaient complètement largués, écoutant les deux blondes papoter, l’une assise dans un fauteuil à manger des gâteaux alors qu’on entendait la voix de l’autre par le support du téléphone. Kanon se demandait bien de qui elles pouvaient parler, Ludivine ne venait pas souvent à la maison, et pourtant, elle avait deviné.
« C’est pas marrant si on le dit.
- Ça enlève tout le charme ! Heu… Y’a Lily qui me tourne autour, je dois la promener.
- Mais il est vingt-et-une heures !
- Et alors ? Ce n’est pas toi qu’elle réveille à sept heures un samedi matin pour aller dehors ! Elle a sa litière, mais quand même… »
Puis, quelques mots plus tard, elle raccrocha. Kanon se leva en grognant, il devait raccompagner sa patronne, il était fatigué et elle allait se moquer de lui encore dans la voiture. Il avait la trentaine, il était beau comme un dieu et toujours célibataire. C’était pas très sérieux, tout ça, Lys avait bien envie d’y remédier.
L’adjoint sortit du salon pour mettre ses chaussures. Saga interrogea l’héritière des yeux. Le fait que son frère puisse être homosexuel ne le choquait pas du tout, mais qu’il ne sache pas qui pouvait être attiré par lui, ça par contre, ça l’ennuyait. Lys se leva à son tour et lui fit un sourire mystérieux.
« Le seul gars louche qui l’appelle sur son portable à cinq heures du matin. T’en connais beaucoup ? »
Ah oui, vu comme ça…
***
Saga entra dans la chambre de Mû. Il eut un sourire en voyant son regard fixé sur son livre ouvert, tenu par ses mains fines. Il avait de belles mains, longues et fines. Le jeune homme leva les yeux vers Saga et sourit à son tour.
« Ce roman te plait ? »
Mû acquiesça doucement en hochant la tête. Saga ouvrit les rideaux alors que son patient éteignait la lampe de chevet. Puis, le grec s’avança et rejeta les couvertures sur le côté. Mû eut un regard presque outré de vierge effarouchée, ce qui fit rire son infirmier personnel. Mû était de plus en plus expressif le matin quand venait l’heure de la douche.
Malgré ses yeux de chien battu, et Dieu savait comme il en prenait soin, Saga le souleva dans ses bras. Mû lâcha son livre qui retomba sur les draps défaits et se laissa emmené, une fois encore vaincu, vers la salle de bain. Elle était de taille raisonnable, une baignoire était collée au mur, un miroir surmontait le lavabo et les toilettes se trouvaient à l’autre extrémité de la pièce.
L’écrivain posa son fardeau sur le large tapis de bain. Mû entreprit de retirer son haut de pyjama, Saga vint l’aider à le retirer. Sa peau pâle fut alors dévoilée. Les bleus avaient déjà disparu et son torse conservait, malgré sa maigreur, les lignes parfaites de ses muscles autrefois plus développés.
Délicatement, Saga s’attaqua aux bandes, dévoilant la large blessure rougie qui cicatrisait à une vitesse affolante. Mais elle était toujours là, douloureuse, suturée. Mû regardait ailleurs, vers la baignoire qui se remplissait, pour ne pas voir cette horrible trace. Il ne savait plus d’où elle venait, mais elle était douloureuse et horrible à voir. Il savait qu’il avait souffert et qu’elle ne rimait pas avec de merveilleux souvenirs.
Saga finit de le déshabiller et le souleva pour le poser dans la baignoire. Mû eut un frisson, elle était agréablement chaude, enveloppant son corps pour ne lui procurer que du bien-être. Saga sourit en le voyant si bien dans l’eau. Il ferma les robinets. De la mousse flottait sur l’eau bleutée. Mû en prit au creux de ses mains et souffla dessus.
Il n’y avait pas un bruit dans la salle de bain. On entendait juste Kiki s’escrimer avec sa Playstation dans sa chambre et la télévision à fond dans le salon. Kanon n’aimait pas quand le son était trop bas.
Saga était assis devant la baignoire, plongé dans ses pensées. Ses doigts se trempaient dans l’eau. Mû le regardait avec curiosité. Il le savait très pensif et toujours un peu nerveux. Il était très gentil et attentionné, mais parfois, dans ses bras, cétait comme s’il avait peur de le briser. Comme si Mû était en verre ou en porcelaine, et qu’au moindre faux mouvement, il se briserait en mille morceaux.
Le jeune homme se savait plus résistant que ça, mais dans le fond, ça lui faisait plaisir que quelqu’un prenne soin de lui et avec autant de respect. Il ne se rappelait pas de sa vie d’avant, mais il savait qu’on n’avait jamais vraiment fait attention à lui. À part une ou deux personnes. Une en particulier. Il se rappelait vaguement de son visage un peu ridé et ses longs cheveux argentés. Il avait été son tuteur, mais son nom lui échappait.
Soudain, Saga se redressa et sortit de la salle de bain en lui disant qu’il reviendrait un peu plus tard. Mû acquiesça et le regarda s'en aller, résistant contre l’envie de lui demander de rester là. Mais il ne pouvait parler, de toute façon. Il n’y arrivait pas. Il sentait parfois sa voix sur le point de sortir, mais elle demeurait dans sa gorge, comme bloquée.
Il s’enfonça alors un peu plus dans l’eau, jouant vaguement avec la mousse flottant sur la surface lisse et ondoyante. Il aurait presque pu s’endormir comme ça, dans la chaleur liquide qui semblait protéger son corps. Ses yeux se fermèrent et il se laissa aller à ses pensées.
Il se savait enfermé dans cette pièce carrelée blanche et bleue, son corps emprisonné dans cette baignoire remplie d’eau, mais il se sentait voler, son esprit s’en allait, loin, très loin d’ici. Là où il faisait plus chaud. Bien plus chaud…
***
Le soleil brillait haut dans le ciel azur, un diamant étincelant dont les rayons réchauffaient la ville animée. Les gens allaient et venaient dans la rue, semblant chanter leur langue rapide et douce à l’oreille.
Il faisait vraiment très beau. Il se voyait presque voler au-dessus des maisons, des immeubles, des rues encombrées et illuminées par le soleil. Il s’arrêta au-dessus d’un de ces immeubles gris où vivent tant de familles. Il se pencha doucement à une des fenêtres.
Le salon était vide, mais il attendit. Il y avait quelqu’un là, il le savait. Quelqu’un qu’il connaissait. Une femme entra dans la pièce. Des cheveux verts ondulés tombaient sur ses épaules. Elle avait des yeux perçants, de chat, il aurait presque pu la comparer à un serpent. Un bébé reposait dans ses bras, ce qui l’étonna un bref instant.
Un homme entra à son tour. Des yeux aussi noirs que ses cheveux en bataille, une peau bronzée par le soleil. Il eut un regard tendre pour sa femme et cet enfant qu’elle tenait au creux de ses bras. Il sourit, derrière la fenêtre. Il sourit en voyant cette femme aux cheveux verts et cet homme au regard noir se serrer l’un contre l’autre.
Se regarder avec cette tendresse. Cet amour. Ce bonheur…
***
Suite du chapitre ici. ;)
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