[
./ludi_fic_souviens_toi_chap_8_2pag.html]
''Souviens-toi'' by Ludi
Chapitre 8
Saga poussa un soupir de lassitude.
« Mais arrête de soupirer deux minutes, tu veux bien ?
- Saga ! Tu devrais me plaindre !
- Tu vas être bien nourrie pendant une soirée et faire la fête…
- Sauf que leur bouffe n’est pas bonne et que leurs fêtes sont toujours nulles…
- Si tu pars comme ça…
- Vais me goinfrer de pain…
- Ludi !
- Des fois, j’envie Aurélia. Pas de mariage à chier… Juste un boulot crevant et un patron bizarre… »
Aurélia… Saga réfléchit deux minutes et se rappela que c’était une des meilleures amies de la blonde. Il se rappelait l’avoir rencontrée un jour chez Ludivine, ils devaient aller au centre commercial ensemble. C’était une femme avec de jolies formes et très élégante de nature, ce qui contrastait avec la blonde, portant son éternel jean et une veste noire.
« Comment va ton patient ?
- Oh, bien ! J’ai quand même un peu peur de le laisser tout seul une semaine, mais je n’ai pas le choix. Raaaaaah, fichu mariage !
- Médicis ne doit pas être si affreux que ça…
- Tu l’as jamais vu, Saga… »
Ludivine cessa de se plaindre et demanda des nouvelles de Mû. Saga lui répondit qu’il allait bien et raconta sa mésaventure tout en jetant un regard en biais au jeune homme dans le canapé. Jeune homme qui tenta de se faire tout petit, extrêmement gêné par ce qui s’était passé dans le bain, mais on ne voyait que lui sur le canapé de cuir. Adieu moments de tranquillité dans la salle de bain…
Par-dessus son livre, Mû lui lança un regard gêné et Saga lui fit un sourire. Il ne faisait que le taquiner, ce qui faisait rougir le tibétain, qui avait quand même bien eu peur. Il aurait pu mourir, et à cette idée, il en avait des frissons dans le dos.
« Roooh, Saga, c’est pas grave ! Du moment qu’il va bien, c’est le principal ! Moi, je reste toujours à côté de mon patient quand il prend son bain. Enfin, presque tout le temps.
- Mais il est nu !
- On s’en fout… »
Il imaginait sans mal la jeune fille assise à côté du malade pour taper la causette. Il fallait dire que ce n’était pas le genre de jeune femme à draguer le premier beau gosse passant devant son nez, et elle lui avait dit que ce gars-là était quand même mignon. Elle, c’était une casanière, plus à l’aise chez elle que dehors.
« Bon, je vais te laisser, Maman me lance un drôle de regard… Elle doit se demander à qui je téléphone !
- À ton amant.
- N’importe quoi ! »
Elle éclata de rire à l’autre bout du fil et ne tarda pas à raccrocher. Mû avait écouté la conversation en se demandant à qui il avait bien pu parler. Une petite pointe de jalousie lui était rentrée dans le cœur. Amant. Amoureux ? Tout en gardant un visage impassible, et il était extrêmement doué pour cela, il regarda Saga revenir dans le salon et s’installer dans le fauteuil.
Sur la table basse, il avait posé un plateau avec des gâteaux et du thé. Il n’avait pas oublié que Sion était friand de thé, tout comme son apprenti un peu plus tard. Il reprit sa tasse et but une gorgée, alors qu’un combat intérieur troublait Mû, qui ne savait s’il devait lui poser sa question ou non. Finalement, il se lança d’une voix calme.
« Qui était-ce ?
- Une amie. Elle part quelques jours chez sa grand-mère et participe à un mariage. Ce qui ne l’enchante pas du tout.
- Et comment tu l’as rencontrée ?
- En voulant publier mes livres. Elle est auteur, elle aussi.
- Vous parliez de quelqu’un, au téléphone…
- En ce moment, elle s’occupe d’un handicapé. Quand il se lave, elle reste à côté.
- Mais… !
- Je te dirais, elle a été « embauchée » par un homme d’affaires un peu spécial. Kanon m’a dit qu’il fait mafieux. Elle a intérêt à ce qu’il ne se noie pas dans sa baignoire.
- Je suis désolé…
- Mû, je te taquine. »
Le tibétain se mordilla la lèvre. Saga se leva et s’assit à côté de lui pour lui relever le visage. On aurait dit un enfant qui avait fait une grosse bêtise, ce qui n’était pas tout à fait faux. Mû croisa le regard du grec et, à nouveau, se sentit troublé par ses yeux bleus, son regard si franc et son visage viril, légèrement bronzé.
« C’est fini, d’accord ? Tu vas bien, c’est le principal.
- J’ai rêvé. »
Saga l’interrogea du regard. Mû se sentait plus en confiance. Maintenant qu’il savait que cette personne au téléphone n’était qu’une amie, et qu’il ne lui en voulait définitivement plus, il se sentait prêt à lui parler de ces rêves étranges qu’il faisait. De ces visages qu’il connaissait tout en étant incapable de se les remémorer précisément et mettre un nom dessus.
« Dans la baignoire, je fais des rêves. C’est comme si je volais… »
Une sensation d’égarement s’empara de son être, alors qu’il se remémorait ses voyages à travers les plaines, les villes, pour s’arrêter à un endroit précis. Et des visages…
L’écoutant avec intérêt, Saga lui demanda de lui décrire ces visages. Mû eut beau réfléchir, il était incapable de dire la couleur de leur cheveux. Il se souvint que l’un d’eux avait un grain de beauté sous l’œil. Un autre… un autre, des cheveux courts et ébouriffés… il y avait une femme avec lui, elle lui avait paru… sauvage… et il y avait deux hommes qui se ressemblaient, mais ils devaient avoir un âge différent.
Il fut content de voir un léger sourire se former sur les lèvres de Saga.
« Tu as dû voir Aphrodite… peut-être Shura, ou Masque de Mort… quoique, j’ai du mal à voir Masque de Mort avec une femme… et peut-être Aioros et Aiolia.
- Ces noms me disent quelque chose, mais sans plus.
- C’étaient… des amis. En quelque sorte. »
Il ne savait comme qualifier la relation qu’ils avaient eue avec ces hommes. Comme expliquer ce lien si fort qui les unissait, eux, chevaliers d’Athéna ? C’était bien plus fort que les mots…
Saga remercia Mû de lui avoir fait part de ces rêves. Il en parlerait à son frère.
***
« Je suis rentré !
- On avait compris.
- Saga…
- Mû ! Vous êtes descendus ?? »
L’enfant lâcha son cartable, jeta ses baskets dans un coin et courut dans le salon. Il eut une vision enchanteresse quand son ancien professeur apparut devant ses yeux, vêtu d’un jean et d’un pull bleu clair à col roulé, qui allait à merveille avec ses yeux et ses longs cheveux mauves ramenés en une queue-de-cheval. Assis dans le canapé, il lisait un roman de Saga qu’il avait pris de force dans sa bibliothèque. Étrangement, Saga n’aimait pas trop quand ses proches lisaient ce qu’il écrivait. Il avait du talent, pourtant.
Mû fit un sourire à l’enfant qui avait des étoiles dans les yeux, sa joie de voir son maître en aussi bonne santé illuminant son visage. Il fonça vers le canapé pour embrasser le tibétain sur la joue et lui raconter sa matinée à une vitesse hallucinante. Comme autrefois, Mû l’écoutant avec patience, lui posant çà et là quelques questions, son bras autour de ses épaules et l’enfant blotti contre lui.
Pendant ces moments, Kiki avait l’impression de retrouver cet homme qui l’avait élevé, dans ce lieu perdu du Tibet. Même si son passé lui était étranger, le tibétain n’avait pas perdu son regard calme, sa voix posée et son visage serein, tout à l’écoute de son élève, même s’il avait parfois du mal à saisir ce qu’il lui racontait.
Sans trop savoir pourquoi, Mû aimait ces moments avec l’enfant, qui semblait plutôt bien le connaître. Son visage lui disait vaguement quelque chose, tout comme son prénom, mais n’arrivait pas à rassembler ses souvenirs. Il n’y arrivait jamais, qu’importe sur quoi ils portaient. C’était un peu comme Saga, qui réveillait des images vagues en lui. Des images agréables ou froides. Certaines lui donnaient envie de pleurer, d’autres de rougir.
Kanon, il ne le connaissait pas. Vraiment, il ne le connaissait pas. Il avait entendu son nom, peut-être, mais il ne possédait aucun souvenir de lui. Pourtant, c’était quelqu’un d’amusant, d’agréable, bien que réservé, mais le jeune homme se doutait qu’il devait être aussi terrifiant que son frère quand il n’était pas de bonne humeur. D’ailleurs, même s’ils étaient jumeaux, on ne pouvait pas dire qu’ils étaient identiques en tous points, loin de là.
« Tu as eu des notes, ce matin ? »
Saga venait d’entrer dans le salon, s’essuyant les mains dans un torchon. Dans un pantalon de toile noire et un pull de laine blanche, il était plutôt charmant. Ses longs cheveux, qui lui semblaient un peu plus courts que dans ses souvenirs, cascadaient dans son dos. Il avait encore ses lunettes sur le nez.
« Heu… Non.
- Kiki ?
- Rien eu !
- J’ai du mal à te croire.
- Bon, d’accord, on nous a rendu le contrôle en français.
- Sur les contes ?
- Oui ! »
Kiki se remémora un bref instant le moment crucial de sa matinée, quand son professeur lui tendait sa copie où il y avait autant de rouge que de bleu. Elle avait lâché un « des progrès » avant de passer à un autre élève. Sauf que, à la fin du cours, elle lui avait demandé son carnet pour fixer un rendez-vous avec ses parents.
« Et Mme Poumer veut te voir.
- Encore ?! »
Saga poussa un soupir exaspéré, alors que Mû le regardait avec de l’interrogation dans les yeux.
« Elle est si terrible ?
- Elle le drague ! »
Les mains devant la bouche, Kiki se mit à glousser. Mû cacha son sourire à son tour, Saga leva les yeux au ciel. Et c’était reparti, on se moquait de lui…
« On s’éloigne du sujet. Ta note ?
- … 9. C’est les fautes ! J’ai fait des efforts, te jure !
- Tu fais des progrès. »
Kiki haussa les sourcils, regardant son tuteur avec surprise. Ce dernier semblait pourtant sincère.
« C’est de l’ironie ou…
- Au dernier contrôle de lecture, tu as eu 6. Ça remonte. Et si c’est à cause des fautes, ça veut dire que tu devrais avoir la moyenne. »
Kiki se sentit rougir, en se disant que Saga avait raison. Son dernier contrôle était sur un conte qu’ils devaient lire, et la prof avait fait une interrogation surprise pour les punir. Kiki l’avait lu mais n’avait pas tout compris, et ses fautes n’arrangeaient pas sa note.
Un grand sourire apparut sur ses lèvres, fier d’avoir progressé. Ce n’était pas encore la moyenne, mais presque. Comme disait Mû, le principal était de progresser. D’ailleurs, ce dernier souriait tranquillement, conscient des difficultés de l’enfant. Ça, bizarrement, il s’en rappelait. Allez savoir pourquoi…
« Et les deux autres ?
- Heu… Anthony a eu comme moi, mais Valentine a eu 14 ! Elle était contente.
- Parfait. Bon, Kiki, on met la table. »
Un sourire flottant sur ses lèvres, le collégien partit dans la cuisine pour sortir les assiettes, alors que Saga prenait Mû dans ses bras pour l’emmener dans la pièce à côté.
***
Un silence de mort régnait dans la salle de réunion. Les deux dirigeants se regardaient en chiens de faïence. L’un, épais et gras, avait les doigts crispés sur son cigare, ses yeux jetant des éclairs de rage. L’autre, les doigts croisés sur son menton, lui lançait un regard noir à glacer le sang. Plus rien n’existait autour d’eux, à part ce lien visuel que, ni l’un ni l’autre, ne voulait briser.
Les associés, assis autour de la table, n’osaient briser le silence lourd pesant dans la pièce chauffée. D’ailleurs, ils ne bougeaient pas, comme si le moindre bruit attirerait la foudre de leur patron sur eux. Le seul à sembler plus calme était Galanis, assis à droite de son employeur, dont la douceur habituelle avait complètement disparu de son visage. Plus de sourire, d’étoiles dans les yeux. Ce n’était plus qu’un chef d’entreprise, responsable de la vie de milliers de personnes. Où était passée cette femme au rire facile, qui était cette garce au regard froid et aux remarques acerbes ?
Qui serait le premier à briser ce contact visuel ? Qui serait le premier à quitter la pièce, avouant sa défaite ? Qui attaquerait l’autre pour faire ramper son ennemi plus bas que terre ? Le cœur de Kanon battait dans sa poitrine, ne sachant si sa patronne allait rester là, dans sa chaise confortable à jeter des regards sombres à son adversaire, ou si elle allait se lever, plus en colère que jamais, et concocter une stratégie pour écraser cet homme à même le sol. Kanon penchait pour la seconde option.
Pourtant, ce fut ce porc immonde qui se redressa, la fureur faisant trembler ses mains potelées. Il s’attendait sûrement à ce que Taylor se lève, mais elle demeura sur son siège, et même s’il la regardait de haut, il se sentait diminué, par son regard imperturbable, qui se levait vers lui. Une reine sur son trône. Qui attend la capitulation.
Et elle vint, cette capitulation. Fou de rage, ne pouvant supporter plus longtemps l’insolence de cette garce engrossée par on ne savait qui, l’homme sortit aussi vite que son corps le lui permettait de la salle de réunion, la jeune femme suivant son profil épais jusqu’à ce qu’il disparaisse de sa vue. Tous les associés suivirent leur patron, et quand il n’en resta plus un seul, une pluie de reproches et de panique inonda la pièce, frappant Lys de plein fouet.
Elle demeura quelques secondes à attendre qu’ils se calment, mais les voyant s’agiter comme des mouches, elle préféra se lever et sortir à son tour. Son cœur battait toujours aussi fort, son ventre lui brisait le dos et ses jambes lourdes peinaient à avancer aussi vite qu’elle l’aurait désiré. C’est alors qu’un bras passa sous le sien, et à peine tourna-t-elle la tête qu’elle aperçut son adjoint. Kanon.
C’était comme si ce poids qui pesait maintenant sur ses épaules s’était allégé. Kanon la soutenait, une fois encore. C’était le seul à ne pas gueuler, à ne pas hurler au scandale. Pourtant, il connaissait les conséquences. Se faire un ennemi dans le Business n’était pas vraiment recommandé, surtout pour une femme.
Mais il était là, comme toujours. Fidèle à son poste, connaissant les points positifs et négatifs de son choix, devinant la colère future de son père, anticipant les douleurs de son corps provoquées par le stress et ses bébés.
« On rentre ?
- Tu viens à la maison ?
- Je suis pas belle à voir.
- Non, mais ça te ferait du bien. »
Elle en avait eu, des adjoints. Des employés qui s’efforçaient de l’aider. De la soutenir, même. Mais c’était une femme qu’ils voyaient, une femme sensible, qui se cachait derrière une allure digne. Une femme fragile qui n’était pas faite pour ce métier. C’était ça qui l’écœurait. Toutes ces petites attentions pour lui faciliter la vie, non pas parce qu’elle était fatiguée, mais parce que ce ne travail n’était pas fait pour une aussi jolie femme. Jolie. Femme. Mais Lys était tout sauf ça : c’était une vipère. Au travail, c’était un serpent qui mordait les gens, faisait la morte, puis empoisonnait à nouveau.
C’était sans doute pour ça qu’elle aimait Kanon en tant qu’adjoint. Parce qu’il la regardait comme une vipère, comme un homme. Pas comme une femme fragile qui peut se laisser influencer, qui peut tomber amoureuse et abandonner les affaires, se vendre à un type trop beau pour être authentique. Kanon la voyait pour ce qu’elle était, lui gueulait dessus aussi fort qu’elle pouvait hurler. La critiquant quand il le fallait. Essayant de comprendre ses choix avant de se plaindre.
À vrai dire, il ne faisait attention à elle en tant que femme, dans le sens premier du terme, que depuis qu’elle était tombée enceinte de ses jumeaux. Il se montrait attentionné, comme un ami le serait, mais une fois les bébés sortis de son ventre, tout serait comme avant. D’ailleurs, quand son ventre s’était mis à grossir, Kanon la regardait toujours avec surprise. Il avait du mal à se faire à l’idée que son employeuse soit mère. Étrangement, ça lui avait fait plaisir : Kanon ne se mettait pas à la materner, même s’il faisait attention à elle.
Une fois, elle lui avait demandé pourquoi il ne la regardait pas comme une femme, comme tous ceux qui l’entouraient. Comme son père, ses frères. Le grec lui expliqua qu’il avait connu des femmes comme elle. Elles avaient de la volonté, le désir d’avancer et d’être respectées comme les autres, malgré la différence des sexes. Des vraies sauvageonnes. Le genre de femmes qui ne demandait pas d’amour mais de la reconnaissance.
Ils sortirent du bâtiment. Un taxi stationnait devant les portes vitrées. Kanon avait envoyé balader tout le monde, escortant sa patronne chez lui. Il savait qu’on le regarderait de travers, que des rumeurs circuleraient sur eux. Mais c’était sans importance. Il avait d’autres choses en tête.
Lys s’installa dans la voiture et mit sa ceinture de sécurité avec quelques difficultés. Son ventre était rond et encombrant. Elle se dit que, dans quelques mois, il n’y aurait plus rien dedans, mais que deux bébés dormiraient dans ses bras. Avec son chéri près d’elle. Après Noël, quand elle rentrerait à Paris, il serait sûrement dans ses bagages.
Elle ferma les yeux et laissa son esprit dériver. La main large et chaude de Kanon tenait la sienne. Heureusement qu’il était là, lui. Heureusement…
***
« Je peux me laver tout seul.
- C’est cela, oui.
- Saga…
- Tu as failli te noyer deux fois, je te rappelle.
- Tu ne veux pas me faire de bouche-à-bouche ? »
Mû éclata de rire en voyant le grec aussi stupéfait. C’était un joli rire franc qui sembla résonner dans la pièce carrelée et lumineuse. Saga sentit ses joues rosir en se remémorant ce détail. Il avait eu si peur pour Mû, qui ne respirait plus, qu’il lui avait donné de l’air… à sa façon. Il n’avait même pas réfléchi à son geste.
« Au lieu de te moquer de moi, lave-toi.
- Je t’embête, Saga. »
Un sourire flottait sur ses lèvres alors que ses mains voyageaient sur son corps, massant sa peau blanche parfois rougie par les vieilles cicatrices. Une douce odeur d’amande s’éleva dans la pièce en même temps que la vapeur du jet d’eau chaude.
Hypnotisé, Saga laissa son regard errer sur son patient, ses longs cheveux mauves relevés par un élastique pour qu’ils ne soient pas mouillés, sa peau d’albâtre luisante de savon et mousseuse par endroits. Mais, surtout, c’était son visage que Saga regardait, ce visage naturellement clair, aux traits légèrement asiatiques, et ces deux aigues-marines qui brillaient comme des joyaux. À nouveau, le grec se sentit troublé.
Mû coupa l’eau et une serviette épaisse et chaude tomba sur ses épaules, recouvrant son dos et ses bras. Il leva les yeux vers Saga qui le souleva dans ses bras comme un enfant, puis le déposa sur le tapis de bain où le jeune homme s’essuya avec application. Mû était très méticuleux, pas question de mettre ses vêtements s’il n’était pas bien sec. Saga se dit que, s’il n’était pas aussi méticuleux, leurs armures devaient avoir du souci à se faire.
Quand Mû fut sec, Saga examina son torse et son abdomen pour voir l’évolution de ses blessures qui n’étaient plus que des cicatrices. Même la plaie sanguinolente produite par la balle disparaissait et ne serait bientôt plus qu’un mauvais souvenir. Contrairement au commun des mortels, Mû se remettait plus facilement de ses blessures. Et ce n’était pas Saga qui allait se plaindre, il ne supportait plus ces hématomes stagnant sur sa peau blanche.
Alors que le grec aidait le plus jeune à enfiler ses vêtements, Saga imagina un instant Ludivine se débrouiller avec son handicapé. Ça ne devait pas être évident pour elle. Et pour lui, aussi ! Maintenant qu’il y pensait, ce n’était pas si gênant que ça de rester avec lui quand il était dans la baignoire, cela l’était davantage quand elle devait le rhabiller ensuite. Le pauvre gars…
Enfin… la blonde était de mariage pendant une semaine, mais avec Médicis comme infirmière, ça ne devait pas être du gâteau pour le malade. D’ailleurs, il se demanda pourquoi ils n’avaient embauché personne pour s’occuper personnellement du malade pendant l’absence de la blonde…
« Saga ?
- Oui ?
- Est-ce qu’on pourrait sortir ?
- C’est-à-dire ?
- J’aimerais me balader un peu, j’étouffe, ici. »
Mû semblait un peu gêné, mais il n’en pouvait déjà plus de rester ici toute la journée dans le canapé ou sur son lit. Il avait envie de respirer l’air du dehors, bouger un peu… Sauf qu’il ne pouvait pas marcher, ses jambes ne lui répondaient pas, et il avait la sensation qu’il ne les avait pas utilisées depuis longtemps…
Tout en massant les jambes nues du tibétain, Saga se dit qu’ils pourraient sortir dans le quartier. Il n’y avait pas de neige sur les trottoirs et il faisait relativement bon. Ça leur ferait du bien à tous les deux de se promener un peu.
« On ira se promener cet après-midi, si tu veux. Pas ce matin, j’ai des choses à faire.
- Merci, c’est gentil.
- C’est normal, tu dois t’ennuyer.
- Pas tant que ça. Je suis bien, ici. On s’occupe bien de moi et je n’ai pas de soucis à me faire pour manger. Tu es vraiment gentil. »
Ses mains cessèrent de bouger sur la cheville du tibétain. Une vague de tristesse passa sur son visage à peine quelques secondes, puis il reprit son massage, détendant les muscles crispés. Mû se mordilla la lèvre.
« J’ai dit quelque chose de mal ?
- Non… C’est juste que… Je n’ai pas toujours été comme ça…
- C’est-à-dire ?
- J’ai tué. J’ai fait du mal aux autres. À toi.
- Je ne m’en rappelle pas. »
Non, il ne se rappelait de rien, et pourtant, ce qu’il lui disait ravivait certaines images, certains souvenirs, qu’il voyait flotter dans son esprit sans savoir vraiment ce qu’ils représentaient. Les yeux bleus de Saga laissaient voir sa tristesse, sa douleur. Mû s’en voulut beaucoup de l’avoir blessé.
« Tu as tué des gens ?
- Oui.
- Pourquoi ? »
Saga hésita, une bonne vieille phrase revenait en lui. Il eut un sourire ironique.
« Je n’étais pas moi-même.
- Je ne comprends pas.
- J’avais… une seconde personnalité en moi. Une personnalité maléfique. J’étais incapable de la combattre. Je n’étais pas assez fort.
- Alors ce n’est pas ta faute.
- Je l’ai laissée faire une fois. Je n’aurais pas dû. »
C’est comme céder à un enfant. On le fait une fois et on ne s’arrête jamais. C’est comme donner un couteau à un dépressif. Il se coupe une fois et il ne peut plus s’arrêter. La première fois est la fois de trop. Saga a cédé à cette voix qui murmurait dans sa tête, qui lui promettait des choses, qui lui faisait voir la vie en noir.
Kanon a été sa première cigarette. Quand il l’a terminée, il en a pris une autre, et il est tombé sur Sion, qu’il a réduit en cendres. Celle d’Athéna a glissé entre ses doigts, alors il a pris cette d’Aioros. Et il a continué. Inlassablement. Sans jamais pouvoir s’arrêter. Et, au final, il en est mort.
« J’étais sous son emprise. Je ne pouvais plus rien faire moi-même.
- C’est tombé sur toi, mais ça aurait pu arriver à quelqu’un d’autre. Et cela n’aurait pas été mieux, je pense. »
Saga n’en savait trop rien. Il leva les yeux de la cheville vers le visage du jeune homme qui lui souriait timidement. Il n’aimait pas le voir blessé, cet homme qu’il avait autrefois connu, qui avait souffert et qui était si gentil, avec lui. Ça faisait longtemps que ça ne lui était pas arrivé. Il le sentait, au fond de lui.
Ça faisait longtemps qu’on n’avait pas fait battre son cœur ainsi.
***
C’est vers deux heures et demi que Saga et Mû décidèrent de se promener. Bien que le jeune homme soit du Tibet, et donc résistant aux basses températures, le grec l’avait habillé bien chaudement. Des fois qu’il leur fasse une bonne grippe… Mû lui avait assuré qu’il tombait rarement malade, ce à quoi Saga répondit par un haussement de sourcil dubitatif.
Quand Mû était arrivé au Sanctuaire, il ne devait pas avoir plus de deux ans et c’était un enfant frêle, fragile, qui tombait facilement malade, en raison des grandes chaleurs du Sanctuaire, en opposition avec la température basse de Jamir. Peut-être qu’en grandissant, Mû était moins sujet aux maladies. Il vivait au Tibet, il devait s’être habitué au climat, et pourtant, Saga continuait à revoir cet enfant réservé qui se baladait sous un soleil de plomb avec une fièvre de cheval. En cela, il était très proche de Camus.
« Je n’ai pas besoin de tout ça.
- Garde ton écharpe, tu vas attraper du mal.
- Je ne suis jamais malade !
- Tu es amnésique, comment tu peux le savoir ?
- Je le sais, c’est tout. Comme je sais que tu adores les fraises.
- Comment tu sais ça, toi ? »
Il arrivait souvent à Mû de sortir des petites choses comme ça, des souvenirs. Encore la veille, Kanon avait décidé de faire des crêpes pour remonter le moral de Lys, qui semblait épuisée, et Mû lui avait dit qu’il en mangeait parfois quand il était petit avec un petit garçon aux cheveux bleus qui adorait ça, même s’il ne le disait jamais, ainsi que deux autres enfants.
Sachant parfaitement de quoi il parlait, Saga se souvint des cuisinières, venant de plusieurs pays différents, qui préparaient diverses pâtisseries pour les jeunes chevaliers d’or. Quand elles faisaient des crêpes, Milo et Aiolia accouraient comme des fourmis sur une sucette à la fraise. Plus modérément, quand ils étaient là, Mû et Camus suivaient le mouvement et mordaient avec plaisir dans les pâtes pliées.
Ce genre de souvenirs ramenait Saga en arrière, alors que Kanon n’y faisait pas vraiment attention. Il n’avait pas vraiment connu les autres chevaliers d’or, si ce n’est Aioros qui le prenait fréquemment pour Saga, jusqu’au jour où Kanon lui avoua la vérité. Cela le choqua beaucoup, non pas parce que Kanon s’était moqué de lui, mais parce qu’il trouvait cette pratique injuste. Sauf qu’elle était rédigée dans le règlement par Athéna en personne, malheureusement.
Ils se promenèrent une bonne demi-heure. Poussant le siège roulant, qui avait fait horreur au malade quand il le découvrit, et surtout, quand il monta dedans, Saga lui montra le quartier dans lequel ils vivaient depuis plus d’un an, toutes ces maisons alignées au bord du trottoir, ainsi que les commerces du coin. Ils rentrèrent dans une boulangerie, ainsi que dans un bureau de tabac et une épicerie.
De suite, les vendeurs s’amourachèrent du jeune malade qui leur répondait avec un sourire et un léger accent dans la voix. Un accent dont personne n’arrivait à déterminer l’origine. Ce n’était pas tous les jours qu’ils rencontraient un habitant du Tibet, et plus précisément un atlante résidant à Jamir ! Saga vit avec énervement toutes les minettes du coin rougir en apercevant Mû, qui n’avait d’yeux que pour ce qui l’entourait. Et pour Saga, qui avait beaucoup de classe dans ses vêtements. Pas autant que Kanon, qui portait avec une élégance particulière ses costumes, mais quand même.
Cette balade, certes courte, fut bénéfique pour Mû qui se sentit revivre. Il faisait froid et il bénissait intérieurement Saga de l’avoir forcé à mettre une écharpe, même s’il ne l’aurait jamais avoué. Cet air humide et frais lui avait fait le plus grand bien. Il en remercia d’ailleurs son infirmier personnel qui lui caressa les cheveux, en lui disant que ce n’était pas grand-chose.
***
Kanon tripotait nerveusement son téléphone portable. Il jeta un coup d’œil à sa montre, les aiguilles indiquaient vingt-deux heures vingt. En somme, il était l’heure de se coucher, il devait se lever tôt pour une réunion. Non pas qu’il aimait arriver à l’heure, mais il préférait aller chercher Lys chez elle. Elle rouspétait en affirmant qu’elle n’avait besoin de personne, mais dans le fond, elle aimait bien qu’il vienne la prendre chez elle.
Machinalement, il leva le clapet de son portable. Trois appels en absence. Pas besoin de chercher l’auteur de ces appels, il savait déjà qui c’était. Et pourtant, il ne le rappelait pas. L’envie de lui ne manquait pas, mais…
« Tu n’es pas couché ?
- Pas envie.
- Tu te lèves tôt, demain.
- Je sais. »
Kanon sentait qu’il était un peu sec dans sa façon de parler. Une fois encore, Saga lui donnait l’impression de se mêler de ce qui ne le regardait pas. Pourtant, il se tourna vers lui, tout en lui lançant un regard un peu perdu. Saga pencha la tête sur le côté, l’interrogeant silencieusement.
« Je peux te parler ?
- Bien sûr. »
Son frère vint s’asseoir à côté de lui. Il n’y avait pas de lumière dans le salon, mais la cuisine, à côté, était encore allumée, et elle éclairait légèrement leurs visages si semblables, leurs traits virils et harmonieux, encadrés par leurs cheveux longs et ondulés.
En cet instant, assis l’un côté de l’autre, si proches, Kanon en venait à se demander comment ils en étaient arrivés à désirer la mort de l’autre. Comment ils avaient pu se haïr, se jalouser. Kanon n’avait qu’à tendre la main pour toucher la joue de son frère. Autrefois, il nourrissait une telle rage à son encontre qu’imaginer son visage lui était impossible.
« Qu’est-ce qui t’arrive ?
- Tu savais, pour Rhadamanthe ?
- Savoir quoi ?
- Ne fais pas l’idiot. C’est pour moi qu’il vient à Paris ? »
Saga sembla hésiter, puis il lui répondit que, le jour où Lys et Ludivine avaient insinué qu’il avait un prétendant, comme ça, pour rire, Lys lui avait laissé deviner que c’était Rhadamanthe. À vrai dire, pour être sincère, il n’avait rien vu venir.
« Et toi, comment… »
Kanon lui résuma sa conversation avec Rhadamanthe. Il savait qui était l’amant de Lys, ou du moins s’en doutait, puis il l’avait traité d’aveugle. Par exemple, pourquoi venait-il à Paris ? Pas de réponse. Un coup de téléphone chez Lys, et la réponse était tombée, comme ça, naturellement.
Cela l’avait beaucoup trituré. Toute la soirée, la nuit et le lendemain matin, il avait pensé à cette réponse. Au fait que Rhadamanthe venait avant tout pour le voir, lui, son ancien ennemi, l’adjoint de sa cousine. Un ami.
« Et… qu’est-ce que tu ressens pour lui ?
- Je sais pas. »
Avec sincérité, Kanon lui avoua qu’il ne ressentait pas d’amour. Pas cet amour qui rend bête, qui crée des crises de nerfs quand l’autre n’appelle pas, qui rend tour à tour heureux et malheureux. Pas cet amour qu’on voit à tous les coins de rue et qui crée les couples.
À vrai dire, c’était ça qui l’ennuyait. Ce qu’il ressentait pour l’ancien spectre, c’était de l’amitié, mais aussi de l’attirance, de l’affection. C’est sans tabou qu’il affirma à son frère que Rhadamanthe correspondait à ses goûts. Il n’aimait pas plus les hommes que les femmes, mais en matière de garçons, Rhadamanthe en était un bel exemple. Un homme bien bâti, sûr de lui, attentionné mais pas collant. Pas attachant au point de ne pas pouvoir parler à un homme sans se faire enguirlander.
Mais c’était de l’attirance. De l’attachement. Kanon n’était pas amoureux, et il doutait de l’être un jour. Ce n’était pas son truc, ça. Il n’avait pas été élevé pour aimer, mais pour haïr, pour seconder, pour vénérer. Vénérer son frère, vénérer Athéna, leurs actions, leurs bienfaits…
« Sauf que maintenant, c’est toi qui es au-dessus de moi.
- Dis pas de bêtises, Saga.
- C’est toi qui ramènes le plus d’argent à la maison. C’est bête de dire ça, mais tu es l’homme de la maison. C’est toi qui voyages, qui t’investis, qui te bats. Derrière ta patronne, c’est vrai, mais tu n’es plus dans l’ombre. Moi, au contraire, je passe mes journées ici à écrire.
- C’est vrai, vu comme ça…
- Tu sais… Je pense que tu devrais l’appeler. Et que tu en parles avec lui. Que tu sois sincère. Tu sais, tu peux toujours essayer, qu’est-ce que tu as à perdre ?
- Un ami. »
Kanon se sentit rougir. S’il essayait et échouait, il perdait un ami. Il tenait beaucoup à Rhadamanthe, ce crétin qui l’appelait à des heures pas possible mais toujours à son écoute. C’était l’une des rares personnes pour qui il offrirait sa vie. En fait, il pouvait les compter sur les doigts d’une main : lui, Saga, Lys et Kiki.
« Tu as peur de perdre un ami, mais tu ne penses pas qu’il a eu peur de ça, lui aussi, en faisant ces sous-entendus ? »
C’était comme si on lui avait mis une claque. Kanon réalisa que, en effet, Rhadamanthe avait pris un risque : qu’il prenne mal ses paroles et ne veuille plus lui parler. Et c’était d’ailleurs ce qui se passait en ce moment. Il ne répondait plus à ses appels, regardait son nom s’afficher mais n’ouvrait jamais le clapet du téléphone pour répondre. Il l’ignorait.
Saga eut un sourire. Son frère était toujours le même, un grand gamin. Il n’osait pas se lancer dans une aventure sans en avoir mesuré les limites et les conséquences. C’était bien une attitude de chevalier, ça, mesurer le danger avant de mettre un pied en territoire ennemi.
« Appelle-le. »
Saga se leva, l’embrassa sur le front et partit dans sa chambre, alors que son jumeau pianotait sur les touches de son portable.
***
Suite du chapitre ici. :)
[
Web Creator]
[
LMSOFT]